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mardi, 13 mai 2008

Ces vieux qui ne comprennent pas la culture jeune

La récente polémique (qui va certainement désenfler) autour du clip Stress de Justice me rappelle les vieux débats sur "Est-ce bon pour nos enfants?", avec d'un côté les jeunes, les inconscients, les prêt-à-tout lobotomisés par les images violentes, bref les barbares en puissance à éduquer, à encadrer ; et de l'autre côté les parents, les responsables, les savants, les censeurs, les moralisateurs, les Sarko-Morano-Boutin-and-co, bref ceux qui veulent décider si un produit, un film, une image, un texte est bon ou non pour leur enfant. Dernièrement, la mode est de taper sur le dernier opus du célèbre jeu vidéo GTA : trop de sang, trop de sexe, trop de violence gratuite, trop de réalisme. Outre les jeux vidéo, cinéma et musique sont souvent la cible des réacs, intellectuels ou hommes politiques, qui prônent un précepte simple : "soyons responsables, préservons nos enfants de toute cette violence". Cible favorite de ces censeurs : le rap et ses textes parfois (rarement) violents ou rétrogrades.

D'une, ces censeurs, qu'ils soient hommes politiques, intellectuels ou simples parents apeurés, ne connaissent bien souvent rien ou presque de ce à quoi ils s'attaquent. Taper sur GTA, c'est aller contre un des jeux vidéo les plus vendus, les plus joués et les plus appréciés parce qu'il offre une totale liberté aux joueurs dans un environnement réaliste. GTA est un divertissement, un jeu, et non une simulation. Le joueur y est incarné par un héros universel (le même pour tous les joueurs) auquel il est très difficile de s'identifier. Outre l'environnement urbain magnifiquement réalisé, rien ou presque dans ce jeu ne se confond avec la réalité : pas d'identification au personnage, pas de codes ni de règles dans le jeu, pas d'attaches culturelles, morales ou familiales, pas d'idées ni de personnalité... Seulement un personnage qui parcourt les villes pour y accomplir diverses missions. Bref, ce jeu, bien que comportant des scènes réalistes et choquantes, n'est pas une simulation de la vie réelle. Il est et restera un divertissement déconnecté de la réalité pour l'immense majorité des joueurs. Quant à ceux qui ne voient pas la frontière entre le jeu et le réel et qui pourraient être tentés de reproduire les agissements de leur personnage dans la vraie vie, le jeu n'est pas responsable de leurs maux, il ne fait que les mettre en lumière comme pourrait le faire n'importe quelle image. Le massacre de Columbine est l'oeuvre de deux jeunes sans aucun repère qui ont franchi la frontière entre fantasme et réalité, désir fou et réalisation sanglante. Pas besoin de GTA pour déclencher cette folie meurtrière. La violence des images et des jeux peut certainement agir comme catalyseur, mais non comme déclencheur de la violence concrète.

De plus, rien ne prouve qu'un film, une chanson ou un jeu vidéo ait un effet direct sur la violence des jeunes ou sur leurs sentiments. Le film, la chanson ou le jeu violents ne sont pas là pour copier la réalité mais plutôt pour la représenter sous un angle différent de celui des médias traditionnels. Comme GTA, qui ne fait pas l'apologie de la violence mais en montre plutôt l'immoralité et la froideur, le rap violent dénonce plus qu'il ne consacre. Le meilleur moyen de dénoncer une situation de haine et de violence est certainement de la montrer crûment, comme on montre aux élèves les cadavres des victimes des génocides. Montrer pour mieux condamner, pour ne jamais rester insensible.

Enfin, la violence dans la culture ou dans le ludique n'est pas une chose nouvelle qui serait apparue avec les consoles de jeu ou le gangstarap. A-t-on oublié "Quand on arrive en ville" de Starmania, "Orange Mécanique" de Kubrick, "J'irai cracher sur vos tombes" de Vian ? Qui peut aujourd'hui affirmer que ces oeuvres, parmi tant d'autres, font l'apologie de la violence et de la haine ? Personne, parce qu'on connaît le message qui se cache derrière ces différentes oeuvres. C'est justement ce qui manque aujourd'hui à bons nombres d'intellectuels, d'hommes politiques ou de parents, qui ne connaissent pas la culture jeune actuelle et qui y voit une forme inédite de violence dont il faudrait prémunir la jeunesse. Or, la jeunesse d'aujourd'hui qui écoute NTM et joue à GTA est la même que celle qui hier écoutait Starmania et regardait Kubrick. Pas de fracture générationnelle. Juste une évolution des formes culturelles.

Pour conclure, la culture jeune actuelle, très vaste et pleine de contradiction (du rap à la tektonik, de La Haine à Astérix, de Beigbeder à Djian) ne peut et ne doit être interprétée comme une sous-culture, ou une promotion de la haine, de la violence ou de la médiocrité en général. C'est une culture moderne dans ses formes mais qui ne change finalement pas vraiment de la culture jeune des générations précédentes. Hier, les jeunes révolutionnaires écoutaient les Stones ou Iron Maiden, ils écoutent aujourd'hui NTM ou la Dub Inc. Hier, ils balançaient des pavés, aujourd'hui ils niquent la police. Hier, les vieux, et De Gaulle en tête, ne les comprenaient pas, et aujourd'hui, c'est la même chose.

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Commentaires

Parce que je pense que cet extrait musical vaut mieux qu'un long discours :

"Les journalistes font des modes, la violence à l'école existait déjà
De mon temps, les rackets, les bastons, les dégâts,
Les coups de batte dans les pare-brises des tires des instituteurs
Embrouilles à coup de cutter

Mais en parler au journal tous les soirs, ça devient banal
Ça s'imprime dans la rétine comme situation normale,
Et si petit frère veut faire parler de lui
Il réitère ce qu'il a vu avant 8 heures et demie

Merde, en 80 c'était des états de faits, mais là
Ces journalistes ont fait des états
Et je ne crois pas que petit frère soit pire qu'avant
Juste surexposé à la pub, aux actes violents"

IAM, Petit Frère, L'école Du Micro D'argent, 1998.

Déjà 10 ans et toujours autant d'actualité. Il est plus facile de critiquer GTA IV que de repenser le rôle des médias dans notre société. A bon entendeur.

Ecrit par : Romain C. | vendredi, 16 mai 2008

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