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mercredi, 16 juillet 2008
Le Bûcher des vanités, Tom Wolfe et les vieux artistes
Encore un long billet, mais il y a beaucoup de choses à dire
Les vieux artistes -de 65 ans et plus, et quel que soit l'art qu'ils exercent- sous souvent les plus intéressants : ils n'ont plus grand chose à recevoir des autres (le public, les éditeurs, les producteurs, les critiques, …) ou à attendre de la vie et, par conséquent, se lâchent, s'assument pleinement et deviennent ainsi des gens atypiques et fascinants, des gens anormaux comme on en croise rarement dans une vie. Ils ne sont pas forcément aimables, ni même intelligents ou lucides, mais ils sont souvent passionnants car ils représentent quelque chose (de neuf, de différent, de jeune dans un corps d'ancien) et qu'ils ont des choses détonantes à nous dire.
Dans le registre de ces vieux artistes déroutants, je me souviens par exemple de cette femme de 75 ans qui, sur le plateau d'Esprits Libres (animé par Guillaume Durand sur France 2), dans sa jolie tenue grise de mamie-type, racontait ses nombreuses expériences sadomasochistes et les raisons de cette passion atypique. Cette femme déroutante était, je ne le saurais que plus tard, Catherine Robbe-Grillet, la femme de l'écrivain Alain Robbe-Grillet, décédé depuis. Ce couple-là ne semblait suivre aucune règle, aucune norme sociale de notre époque. Ils parlaient publiquement et sans détour de leurs penchants les moins avouables. Et je trouvais intéressant que des gens livrent comme ça, à la télé, leurs jeux et passions intimes. Ca faisait tomber des tabous et avancer les mentalités.Tom Wolfe, papy-artiste excentrique, talentueux et utile
L’auteur américain Tom Wolfe, aujourd’hui âgé de 77 ans, me laisse un peu la même impression, celle d'un homme qui se fiche du qu'en dira-t-on?. Depuis plus de 45 ans maintenant, il porte toujours les mêmes fameux costumes blancs, avec parfois un chapeau blanc assorti. Depuis des années aussi, il assume publiquement son soutien sans faille à George W. Bush, pour sa "volonté de vaincre". Peu lui importent les tourmentes, les mensonges sur l'Irak ou le désaveu mondial contre la politique de Bush, Tom Wolfe reste fidèle à son idée initiale... Du vrai conservatisme. De ce que je sais de lui et de ce que je vois sur son site officiel, ce papy est aussi profondément égotique et mégalomane : il aime poser dans les magazines (ci-contre la couv’ de Transfuge en 2006), se montrer dans les shows télé, et fréquenter les milieux fermés. Il aime aussi étonner, surprendre et faire parler de lui comme ce jour de mise en bourse de Blackstone à Wall Street où il déclara à la télévision américaine, en direct de la salle des marchés, que "nous assistions probablement à la fin du capitalisme tel que nous le connaissons." Une phrase lâchée sans conviction par un vieil homme qui ne connaissait rien à l'économie, mais qui suscita une véritable vague de panique ("qu'a-t-il voulu dire?", "Est-ce grave docteur Wolfe?") dans les médias et la presse financière (anecdote raconté par Pierre Assouline sur son blog). Bref, si Tom Wolfe était jeune, on le haïrait certainement pour toutes ses excentricités.
Mais le fait est qu'il n'est ni jeune, ni uniquement égotique et réactionnaire : Tom Wolfe est aussi et surtout talentueux puisqu'il est un écrivain et journaliste mondialement reconnu pour ses écrits et ses recherches. Il est l’homme qui, suivant les traces de Balzac et Zola, inventa le Nouveau Journalisme et écrivit Le Bûcher des vanités, un best-seller extraordinaire (deux millions d'exemplaires vendus) sur le New-York des années 1980.
Dans ce roman de 913 pages paru en 1987, Tom Wolfe nous plonge dans le New-York des années 1980, une ville coupée en deux, avec son centre mondain Manhattan (Park Avenue, la 5ème Avenue, Wall Street, l’Upper East Side, …) réservé aux riches blancs New-Yorkais, et ses quartiers malfamés (le Bronx, Harlem) où vivent la plupart des noirs et des latinos de la ville. Tom Wolfe fait le portrait de cette ville unique au monde où vivent, à seulement quelques kilomètres d’écart, les « Maîtres de l’Univers » à qui tout sourit (les grands banquiers, les traders, les industriels, les artistes, …) et les populations noires et latinos les plus pauvres d’Amérique. Pour nous montrer ces deux univers si différents, rien de mieux que la confrontation direct, et c’est ce que choisit Tom Wolfe.
Le Bûcher des vanités raconte en effet l’histoire d’un riche trader, Sherman McCoy (marié, père de famille, propriétaire d’un luxueux appartement sur Park Avenue, connu du Tout-New-York et invité dans toutes les soirées mondaines), plongé du jour au lendemain dans une tragique affaire : un soir, avec sa Mercedes et accompagné de sa maîtresse Maria Ruskin, Sherman s’enfonce dangereusement dans le Bronx : ils sont perdus dans le tourbillon des rues effrayantes et mal éclairées. Au moment de reprendre le bon itinéraire, sa Mercedes renverse un jeune noir sur la route alors que Maria et lui pensaient être pris dans une embuscade. Morts de peur, Maria et Sherman s’enfuient en laissant ce jeune de 19 ans sur la route, un jeune qui était en fait un modèle de sérieux et d’intégrité pour toute la communauté noire du quartier. Le roman raconte la suite de cette histoire, qui deviendra vite une enquête policière, puis une affaire judiciaire. Tom Wolfe enrichit ce roman de tous les éléments qui peuvent intervenir dans ce genre d’affaire : tensions raciales, faux témoignages, trahisons et déchirements, luttes de pouvoir, lynchages publiques et oppression médiatique, insécurité et violence, journalistes aux méthodes douteuses, lobby noir contre « justice blanche », hommes politiques véreux, procureurs et avocats opportunistes, etc.
Ce livre est donc un portrait cynique de New-York et de ce qui s’y passait dans les années 1980 (les choses ont changé depuis). S’il reste une fiction, ce roman n’est pas une complète invention de l’auteur puisqu’il résulte d’un sérieux travail de documentation et d’une longue expérience de cette ville, de ses quartiers, de ses habitants, de leurs vies et de leurs comportements. Ce roman n’est tendre avec personne : il fait exploser les croyances naïves sur cette ville modèle en la comparant à une « jungle », il démystifie les hautes sphères new-yorkaises en en faisant un portrait peu flatteur teinté de matérialisme aveugle, d’arrogance et d’égoïsme. Enfin, Tom Wolfe nous plonge dans la modernité de nos sociétés, de nos villes verticales, de nos modes de pensée, une modernité cynique et froide qui n’a rien d’un monde parfait. Le tout selon un rythme plutôt rapide et haletant : on se croirait dans un film à suspens. J’en profite pour signaler que le dernier chapitre est un modèle du genre : le dénouement de cette histoire est magistralement maîtrisé. Un vrai chef d’orchestre.
En conclusion, ce roman est, comme les critiques l’ont laissé entendre, un excellent livre, à ne pas rater dès los qu’on s’intéresse à la société new-yorkaise, pas si éloignée de la notre. A propos de l’auteur Tom Wolfe, son talent et l’héritage qu’il nous offre lui donne naturellement le droit d’arborer tous les défauts et excentricités qui lui plaisent. Nul n’est parfait.
18:33 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : tom wolfe, vieux artistes, lectures, littérature américaine, new-york
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