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dimanche, 14 décembre 2008
Littérature, génuflexion et critique
Le petit milieu parisien de la littérature contemporaine française -auteurs, éditeurs, journalistes- ne brille pas toujours par sa noblesse, son éthique et son amour pour les beaux livres. Arrangements entre amis, renvois d'ascenseurs, éloges réciproques, corporatisme, insultes, menaces envers les critiques de ce système, font malheureusement parti du paysage littéraire français, un milieu qui semble parfois plus intéressé par la courtisanerie et la génuflexion que par la critique objective des textes et le triomphe de la qualité sur le marketing.
L'origine de la tempête
C'est ce système, et ces pratiques, que dénoncât le critique littéraire Pierre Jourde (à l'instar de Jean-Philippe Domecq en 2002 avec Qui a peur de la littérature ?, ou plus largement Régis Debray en 1986 avec Le pouvoir intellectuel en France), en 2002, dans La littérature sans estomac (titre en hommage au texte de 1950 de Julien Gracq), essai publié par l'éditeur et critique Eric Naulleau chez "L'esprit des péninsules". Dans ce livre de 300 pages, Pierre Jourde s'attaquait à de nombreux auteurs (à succès pour certains tels Christine Angot, Marie Darrieussecq et Philippe Sollers) qui ne brillent guère, selon lui au moins, par leur style et la profondeur de leurs textes. Jourde dénonçait également les amitiés, les éloges répétés et les renvois d'ascenseurs entre le supplément littéraire Le Monde des Livres (véritable bible littéraire à l'époque, dirigé par Josyane Savigneau) et de nombreux auteurs toujours très bien traités par le journal (Philippe Sollers au premier chef).
Dénonçant un vaste système dans lequel de nombreux médias, journalistes et critiques littéraires baignaient, la parution de La littérature sans estomac déclencha une véritable tempête dans le milieu littéraire français, et Pierre Jourde reçut des réponses imagées ("crétin des alpes" car prof à Besançon, "mysogyne" car attaquant notamment Josyane Savigneau, participant à la "lepénisation des esprits"), voire parfois clairement insultantes et menaçantes (pas la peine de citer de telles remarques haineuses), de la part des nombreuses personnes visées, au premier rang desquelles la directrice du Monde des Livres, Josyane Savigneau.
Deuxième salve
En guise de réponse à cette volée de bois vert, les critiques et amis Pierre Jourde et Eric Naulleau publièrent en décembre 2003 leurs deux réponses dans un même livre de 190 pages : Petit déjeuner chez Tyrannie pour Naulleau (en référence à la célèbre nouvelle de Truman Capote, présentée sur ce blog) et Le crétinisme alpin pour Jourde (en référence aux insultes qu'il reçut).
Ces deux textes courts (110 pages pour le premier, 50 pour le second) répondent à leur manière, mais avec un style proche (maniant avec aisance humour et ironie sans altérer le sens derrière les bons mots), à tous ceux -journalistes et auteurs, en très grand nombre- qui ont brillé par leur bêtise et parfois leur haine en réaction au premier brulôt de Jourde. Derrière le texte d'apparence très respectueuse et même niaise, les deux compères ne sont pas tendres avec tout ce petit monde de la littérature française qui n'aime pas qu'on le critique et qui, au lieu de répondre démocratiquement avec des arguments préfère insulter bassement le coupable : Jourde serait un écrivain raté revanchard et envieux, Jourde serait mysogyne et homosexuel, Jourde serait un pauvre universitaire provincial envieux à l'égard de Paris-capitale, Jourde serait lepéniste et fasciste... Tout est bon pour discréditer celui qui dénonce un système bien en place où tout est fait pour conserver un ordre naturel où quelques auteurs, quelques éditeurs et quelques journalistes décident de la pluie et du beau temps en matière de littérature en France.
Les livres successifs de Pierre Jourde et Eric Naulleau sur ce sujet (dernier en date, Le Jourde & Naulleau : précis de littérature du XXIème siècle) sont donc intéressants car ils nous donnent un aperçu du milieu littéraire français et de la façon dont certains auteurs sont encensés quand d'autres sont ignorés, l'affichage médiatique n'étant que rarement proportionnel au talent littéraire. Les deux critiques tentent, honnêtement, guidés par un idéal littéraire à mon avis, de démonter un système d'amitiés et de courtisaneries, afin que la qualité des livres édités et vendus redeveniennent le premier enjeu du secteur de l'édition en France. Et on leur souhaite de réussir.
17:08 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, critique, naulleau, jourde
jeudi, 11 décembre 2008
Si c'est un homme, de Primo Levi
Parmi les lectures incontournables, il y a Si c'est un homme,de Primo Levi.
Primo Levi (1919-1987) était un jeune chimiste juif italien. Déporté en janvier 1944 et emprisonné à la Buna, le camp de travail d'Auschwitz, il fut liberé par l'Armée rouge quelques mois plus tard, le 27 janvier 1945, alors que les nazis avaient abandonné le camp sous la pression soviétique, forçant de nombreux prisonniers à les suivre à pied ("les marches de la mort").
Durant les deux années qui suivirent sa libération, Primo Levi écrivit son expérience des camps, témoignage qui fut publié en Italie en 1947 mais qui tarda à se faire remarquer (le livre ne sera traduit en français qu'en 1987).
En 180 pages, Levi raconte l'horreur des camps depuis son arrivée en train (et les premières séléction entre hommes, femmes et enfants) jusqu'à sa libération un an plus tard. Son écriture correspond plus à une description sociologique, neutre et dépassionnée des camps qu'au témoignage-type de survivant, narration subjective laissant libre cours aux émotions. Il raconte le fonctionnement et l'organisation du camp, sa rationalité déshumanisante, son modèle hiérarchique très abouti, l'extrême dureté du travail, le froid terrible en hiver, le manque permanent de nourriture et la nécessité pour les prisonniers de commercer entre eux ou avec les travailleurs civils libres pour obtenir de meilleures conditions d'existence. Levi explique que le camp supprime une grand part de l'humanité et de la dignité des prisonniers, soumis à d'insoutenables scènes de violence, d'asservissement et de honte (pour le régime nazi, les prisonniers ne sont qu'un facteur de production, identifiés par un simple numéro : 174517 pour Primo Levi) et n'ayant que peu d'occasions de tisser des liens entre eux, notamment à cause de la barrière des langues.
Alors qu'en seulement quelques mois 70 des 96 compagnons juifs italiens de son convoi sont déjà morts (du froid, de la maladie, des exécutions, des chambres à gaz), Levi a la chance d'être retenu pour travailler dans un laboratoire de chimie, un travail moins rude qu'à l'extérieur qui l'épargnera notamment des séléctions au cours desquelles les prisonniers les plus faibles, et donc les moins utiles économiquement, étaient identifiés et envoyés aux chambres à gaz. Son autre chance au camp fut de tomber malade et d'aller à l'infirmerie au moment où la situation empirait pour les nazis. Quand le camp fut vidé, les malades qui ne pouvaient pas marcher restèrent au camp, abandonnés à eux-mêmes. Pendant quelques jours, en attendant le secours des soviétiques, Levi et quelques autres vécurent en totale autarcie dans le camp, devant par exemple trouver de quoi se nourrir et se chauffer.
Si c'est un homme doit être lu car il témoigne, dans un style neutre, de l'horreur des camps, de la violence et de l'ordre inébranlable qui y régnaient. Levi conclut que ces camps n'étaient pas inhumains mais plutôt anti-humains car tout y était organisé pour nier l'humanité de chacun des prisonniers, des hommes n'ayant plus d'espoir et dont le seul horizon était la mort assurée : cette caractéristique très particulière au fascisme nazi le différencie, selon Levi, du totalitarisme soviétique incarné par les goulags et raconté, de l'intérieur aussi, par Alexandre Soljenitsyne.
12:25 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : lectures, primo levi, si c'est un homme, littérature, nazisme, auschwitz









