samedi, 01 août 2009
Noël Forgeard, tricheur rationnel ?
Noël Forgeard, ancien coprésident d'EADS, se trouve au centre d'une enquête de l'AMF pour délit d'initié : il est soupçonné d'avoir vendu à profit en 2006 ses stock-options EADS suite à l'obtention d'informations pas encore publiques (concernant des retards dans le programme A380). Forgeard pourrait se voir infliger une amende de 5,4 millions d'euros. La vente précoce de ses actions lui a rapporté 3,7 millions d'euros, contre 2,3 millions d'euros s'il avait attendu que l'information soit rendue publique (le cours a fortement baissé dès ce moment-là, de 26%). Le délit d'initié, s'il est avéré, lui aurait donc permis de gagner (ou de ne pas perdre) 1,4 millions d'euros.
1,4 millions de gains contre 5,4 millions d'amende, le jeu n'en valait donc pas la chandelle ? En fait, si, comme l'explique l'économiste Augustin Landier sur le (très bon) blog Echonoclastes. Son raisonnement est assez simple : Forgeard avait-il intérêt à "tenter le coup", c'est-à-dire à vendre ses stock-options en prenant le risque d'être flashé par la patrouille ? Pour répondre à cette question, un petit calcul d'espérance suffit (les détails sont dans le billet de Landier). Attention, ce calcul est à prendre avec beaucoup de distance parce que i) Forgeard ne pouvait pas le faire à priori (il ne pouvait savoir exactement combien ses ventes allaient lui permettre de sauver, ni combien lui demanderait l'AMF s'il était pris), ii) ce calcul n'est pas très fiable (la probabilité d'être pris, fixée assez arbitrairement à 20% par Landier, est décisive dans le résultat obtenu). L'espérance de gain calculée par Landier est positive, c'est-à-dire que Noël Forgeard, s'il a vraiment triché, a triché rationnellement (il pouvait mathématiquement s'attendre à gagner de l'argent).
Ce résultat doit nous alerter puisqu'il implique que Noël Forgeard, ou n'importe quel autre actionnaire, confronté à une situation semblable aujourd'hui, aurait intérêt à tricher. Pour que cesse cette "prime au délit d'initié", cette incitation à tricher, il existe deux solutions : i) augmenter la probabilité d'être pris, en donnant par exemple plus de moyens à l'AMF pour faire son travail, ou ii) augmenter le montant des amendes. Si rien n'est fait, il ne faudra pas s'étonner si le nombre des délits d'initiés augmente.
Pour prolonger le débat, il faudrait s'interroger sur le coût économique et social des délits d'initiés, qui parait faible puisqu'il me semble que personne n'y perd directement et que quelqu'un y gagne. C'est immoral, c'est illégal, mais est-ce foncièrement mauvais pour la société ?
Quant à l'affaire Forgeard, la décision finale ne sera pas connue avant Novembre, date des auditions.

22:24 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : économie, finance, forgeard, eads, délit d'initié
vendredi, 19 juin 2009
A quoi servent les sciences sociales ? Quelques exemples
- Comment expliquer les différences de développement économique en Afrique ?
La période coloniale a aussi eu un impact sur les performances économiques de l'Afrique via le commerce triangulaire qui a privé le continent de main d'oeuvre (déportation, massacres, etc). En fait, il semblerait selon plusieurs études que certaines régions très enclavées d'Afrique (des zones montagneuses par exemple, que les colons n'ont pas pu atteindre) aient moins souffert du commerce triangulaire que les régions accessibles car elles n'ont pas subi autant de pertes de leur main d'oeuvre. Selon une étude de Nathan Nunn en 2006, plus il y a eu d'esclaves nationaux déportés par le passé, plus le pays a aujourd'hui des difficultés économiques. Ainsi, les désavantages liées à la géographie, à la topologie d'une région auraient finalement joué un rôle globalement positif sur la croissance économique de ces régions. Pour en savoir plus sur les nombreuses études à ce sujet, ne pas manquer ce billet de l'universitaire Fabien Candau.
- Comment expliquer l'écart démographique entre hommes et femmes en Inde ?
- Comment lutter contre le trafic de drogues ?
- La lutte contre l'immigration est-elle fondée économiquement ?
17:09 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sciences sociales, économie, politique, sociologie, afrique, colonisation, drogue, immigration, inde
jeudi, 07 mai 2009
Recessions are full of opportunities for companies
Allez, j'optimise mon travail scolaire en le diffusant un peu online.
Ce billet était à l'origine un travail à rendre en cours d'anglais, mais ça serait dommage que ma prof d'anglais (qui ne s'intéresse probablement pas du tout à l'économie) soit la seule personne à lire ce piece of work qui m'a quand même demandé une bonne heure et demi. Le papier est en réaction à un article de l'éditoraliste financier du New Yorker James Surowiecki qui avait un conseil à donner aux entreprises sur la meilleure stratégie à adopter en temps de crise économique. Et oui, il y aura sûrement des fautes et des choses mal dites.
-
This paper is a reaction to an article I read a few days ago in The New Yorker, written by the journal's financial columnist James Surowiecki. His column is about the economic downturn and how companies should react in tough times like now. Surowiecki's thesis doesn't sound very orthodox: in his opinion, companies should run aggressive, expansive strategies in hard times, investing money on advertising, research and development, acquisitions...
In the current economy, many signals infer that Surowiecki's message is not taken seriously by managers and decision-makers. Indeed, many companies are now laying off (that's what we all can see in the newspapers, on TV, every day, all around the world and especially in modern economies such as ours) and cutting spending. It's clear for instance that many companies are now cutting their ad expenses (as we know, TV channels and newspapers suffer from it for a few months).
In his paper, Surowiecki suggests that companies are wrong and that the current recession actually is a great opportunity for many companies. The columnist gives several examples of companies (Kellogg, Hyundai, and many others) which got stronger in periods of recession, getting larger market shares and making more money by taking risks and keeping investing when the others adopted defensive strategies (typically cutting spending).
Even though failures happen, these aggressive strategies in hard times usually pay because investments are cheaper and make a big difference. With the same amount of advertising expenses, an ad campaign in a recession will touch a lot more clients and raise a lot more money than in a normal economy (where everyone is aggressive), because it won't face any competition and ad prices will be lower. The mechanism also works for R&D and acquisitions of other companies, real estate, financial assets, etc. To broaden what the author says, everyone who can should make good investments right now, not only companies. With stocks, bonds, houses at low prices, people have interesting investment opportunities to seize without taking too much risk: that's the message, since the beginning of the financial collapse, of the famous American investor Warren Buffet who made his great fortune by buying low (when everybody is afraid) and selling high, making huge benefits thanks to shy markets.
Political leaders usually see the consequences of economic downturn on R&D spending, for example. That's why, French government and others have decided to lend money at low interest rates to push companies to do some research and to innovate. Another political response to the crisis should be to help entrepreneurs with good ideas, innovative projects, to create new companies, by giving them financial and technical support for example.
However, aggressive strategies are a solution for only a limited number of companies and they won't save the entire economy. In fact, Surowiecki's advice can't really apply to small companies because they don't have any fund, they don't have the “deep pockets” that big companies have, to invest in any way. Moreover, it's very difficult for these small companies to get loans from banks (or from the financial markets) at this time, because banks also face huge financial problems (and costly banking system bailouts put in place by governments in the last months didn't succeed for now to restore credit, so that the current situation can be described as a 'credit crunch'). More generally, small companies can't really impose their own strategy because of their limited reserves, their tiny market share and the pressure they face on prices.
To conclude, I think James Surowiecki makes an interesting point in this column : in the current crisis where uncertainty is everywhere, companies should not apply too shy, pessimistic, defensive strategies; if they are financially able to, they should make bets on future and keep investing while their competitors hesitate. Unfortunately, we can't expect too much from this new kind of risky-capitalism or intuitive-management. The upturn of the world economy we need won't come from it and will demand a lot more efforts.
23:15 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : économie, stratégie, crise, etats-unis, new-yorker, surowiecki
samedi, 25 avril 2009
Des revenus inégalement répartis
L'économiste français Emmanuel Saez, professeur à l'université de Berkeley, vient de se voir attribuer la prestigieuse John Bates Clark Medal qui récompense (chaque année désormais) l'économiste de moins de 40 ans ayant apporté la contribution la plus significative à la science économique. Ses travaux, qui ont beaucoup porté sur la distribution des revenus dans le temps (en collaboration avec Thomas Piketty) et le taux d'imposition optimal (plus d'infos sur ses apports disponibles dans ce pdf), représentent aujourd'hui des matériaux importants pour la compréhension des inégalités dans le monde (Paul Krugman avoue s'en servir beaucoup). Pour voir le genre d'informations/commentaires qu'on peut tirer des travaux de Saez sur les revenus, reportez-vous par exemple à ce billet des Econoclastes.
Je ne connais pas assez ses travaux pour en faire un résumé complet. Cependant, un des points particulièrement intéressants de ses recherches porte sur un sujet qui m'intéresse : les inégalités de revenu, ou l'inégale répartition des richesses. Ci-dessous, quelques graphes et tableaux intéressants, issus des travaux de Saez et Piketty (2003), Piketty et Landais, et du rapport mondial sur le développement humain du PNUD (2005). (cliquez sur les images pour agrandir)
Lecture : En 2000, les 0,1% d'Américains les plus riches captent plus de 7% des revenus totaux des Etats-Unis, contre environ 2% des années 1950 à la fin des années 1970.
Lecture : En France et au Japon, environ 2% des revenus sont captés par les 0,1% les plus riches, part quasi-constante depuis 1945.
Lecture : en 2000 aux Etats-Unis, la moitié de la richesse nationale est captée par les 10% les plus riches, contre environ un tiers des années 1940 à la fin des années 1970.
Lecture : En France en 2004, 33% des revenus sont captés par les 10% les plus riches.
Lecture : les revenus de la Suède sont relativement bien repartis dans la population (coefficient de Gini faible) tandis qu'ils sont très inégalement répartis en Afrique subsaharienne (coefficient de Gini très fort).
De quoi donner envie aux amoureux de l'égalité de s'expatrier en Suède.
(Note : un coefficient de Gini de 0 implique que la droite de distribution des revenus suit parfaitement la droite de distribution parfaite (10% de la population capte 10% des revenus ; 20% de la population capte 20% des revenus ; etc.) tandis qu'un coefficient de Gini de 1 implique que tous les revenus sont captés par une infime partie de la population.)
17:56 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fiscalité, économie, france, etats-unis, impôts
mardi, 21 avril 2009
Les liens du soir (7)
» Freaky Sarkonomics : Thomas Melonio signe un long et intéressant papier à propos du livre d'économie politique "Les réformes ratées du président Sarkozy" de Cahuc & Zylberberg. Ces deux économistes (pas particulièrement à gauche) expliquent que le gouvernement s'est trompé sur de nombreuses réformes (grande distribution, professions réglementées, heures supplémentaires, bouclier fiscal...) et n'a rien mis en place d'efficace pour lutter contre le chômage et favoriser la croissance et le pouvoir d'achat. Ce premier bilan de la politique économique gouvernementale paraît bien documenté et honnête.
» Hanging tough (eng) : Intéressant papier de James Surowiecki dans le New Yorker à propos des opportunités qu'offre la récession actuelle : l'auteur explique que dans toutes les récessions, les entreprises malines peuvent sortir gagnantes en profitant de la frilosité de leurs concurrents qui investissent moins dans la pub, la recherche, les acquisitions, etc. Le tout est de savoir prendre des risques quand les autres n'en prennent pas.
» Que dire de Maurice Druon ? Billets assez violents des critiques Pierre Assouline et Frédéric Ferney après la mort de Maurice Druon qui, selon eux, ne mérite pas tous ces hommages publiques, que ce soit sur le plan personnel, politique ou littéraire. En effet, Druon a peut-être fait de belles choses dans sa jeunesse, mais il a mal vieilli : c'est ce que disait Laurent Joffrin dans un édito de Libé.
15:29 Publié dans Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : économie, politique, littérature, web
jeudi, 16 octobre 2008
La crise au service des idéologues
Soyons clairs : la crise est une mauvaise chose et ses conséquences négatives sur l'économie réelle -la croissance, le crédit, l'investissement, l'emploi, etc- ne tarderont pas à arriver, à supposer qu'elles ne soient déjà là, ce qui me paraît assez peu lucide. Il est donc assez stupide de se satisfaire de cette crise, comme le font certains.
Il est aussi stupide d'instrumentaliser la crise économique et financière actuelle en la regardant sous le filtre des idéologies, car chacun verra dans cette crise la validation empirique de ses dogmes : les anti-libéraux y verront la preuve que le marché ne fonctionne pas et que le capitalisme financier est un système destructeur ; les ultra-libéraux y verront au contraire l'inanité et la contre-productivité de l'interventionnisme d'Etat et des institutions de contrôle.
Les idéologues, de droite comme de gauche, utilisent la crise actuelle comme les chefs de guerre utilisaient autrefois la religion, chaque camp justifiant la guerre et le devoir de victoire sur l'ennemi par une légitimation mystique, venue du ciel, de la part du dieu vénéré. Aujourd'hui, anti-libéraux et ultra-libéraux voient en cette crise la validation -par l'apparente tourmente des marchés- de leurs dogmes : « regardez la crise, nous avions raison, ça ne marche pas, tout va mal, il faut tout revoir et reconstruire un système, le notre.»
Ce traitement idéologique de la crise s'appuie uniquement sur le constat de la crise. Ces idéologues ne s'intéressent pas aux causes de la crise, pourtant identifiables (des crédits accordés à des Américains non solvables ; des prêteurs pariant sur l'éternelle montée des prix de l'immobilier ; des échanges interbancaires d'actifs « pourris » et mal notés ; ...). Et les idéologues ne mettent pas longtemps à trouver la solution miracle : changer de système, fondamentalement (système ultra-libéral totalement incontrôlé, ou système anti-libéral totalement planifié par les institutions d'Etat).
Ce discours de révolution systémique exclut lucidité et réalisme. L'idéologue ne s'inquiête guère de jeter le bébé avec l'eau du bain, et il lui importe peu de savoir si un nouveau bébé -bien nourri, bien portant- pourra remplacer l'ancien, malade.
Pourtant, des solutions à la crise et des moyens de se prémunir de futurs dangers financiers peuvent être trouvés (meilleure réglementation, changement des pratiques et des comportements, etc) et certains sont déjà mis en pratique (injection de liquidités dans les banques, rachat d'actifs pourris, etc). Mais ce travail-là d'identification des problèmes réels et de recherche de solutions est long et difficile, et beaucoup refusent de le faire. Dans ce travail, les économistes sont souvent bien seuls et isolés dans l'ombre d'Internet, tandis que les idéologues se délectent de la fin d'un monde et annoncent leur vision du nouveau monde qui devra naître des cendres de l'ancien.
Liens
Pour suivre les économistes qui travaillent sur le crise, lire par exemple :
Et beaucoup d'autres...
Pour les idéologues, vous n'avez qu'à lire la presse et regarder la télé, vous serez servis.
13:19 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : crise, idéologues, idéologie, économie, récession
samedi, 04 octobre 2008
La dette publique n'est pas forcément mauvaise
Hommes politiques, journalistes, et experts auto-proclamés partagent les mêmes avis sur certains sujets, faisant d'une thèse subjective et contestable une vérité indubitable. Parmi ces sujets, le déficit et la dette publiques.
Toute l'intelligentsia médiatique française, ou presque, parle du déficit (la somme de tous les déficits publics moins la dette déjà remboursée donnant le montant de la dette publique) comme d'une mauvaise chose, d'un « cancer pour l'économie » (propos du député UMP Gilles Carrez, rapporteur général du budget à l'Assemblée – interview aux Echos). Selon eux, il faudrait absolument réduire la dette, réduire les déficits et assainir les comptes publics : l'avenir de l'économie française et de nos enfants en dépendrait. Cette thèse traverse un large spectre politique, de l'UMP au MoDem (Bayrou voulait empêcher, par une modification de la Constitution, qu'un budget déficitaire puisse être voté), du MoDem au PS (la réduction de la dette était un vrai thème de campagne pour S. Royal). Cette thèse est aussi partagée par de nombreux journalistes, le plus militant dans ce domaine étant inconstestablement Jean-Michel Aphatie, journaliste politique sur RTL et Canal.
Cette thèse manichéenne (la dette, c'est mal ; pas de dette, c'est bien) mérite qu'on lui réponde. Et les arguments ne manquent pas.
Argument 1 : les pays riches sont des pays endettés
Tout d'abord, quelques exemples : les Etats-Unis et le Japon sont les deux principales économies du monde, les pays concentrant le plus de richesses. Or, ils connaissent des taux d'endettement public proches voire supérieurs à celui de la France : 65% du PIB pour la France, 64% pour les Etats-Unis, et 165% pour le Japon. En regardant ce classement de l'endettement public des pays les plus riches, on s'aperçoit que la France a un taux d'endettement public proche de celui de l'Allemagne (66%) et de la moyenne européenne (64%). En bas du classement, on remarque que de nombreux pays peu endettés sont des pays du Nord en retard sur la Triade (Estonie, Lettonie, Roumanie, Lituanie, etc). La relation causale « fort taux d'endettement public – faible richesse nationale » semble donc déjà remise en cause.
Argument 2 : le déficit peut être utile
Avoir un déficit public et recourir à l'endettement peut être utile : en s'endettant, l'Etat (ou les collectivités bien sûr) obtient des moyens d'agir supplémentaires pour investir dans certains secteurs clés (l'éducation, la formation, la recherche, la santé, etc), aider l'économie, la relancer : c'est l'exemple de la politique du New Deal des années 1930 : l'Etat dépense beaucoup, investit dans de grands projets, et relance ainsi l'économie mal en point. Les déficits publics peuvent donc bien avoir un effet positif sur la croissance (actuelle et future), l'emploi, l'efficacité économique, etc.
En réalité, le principal enjeu du déficit public n'est pas son montant, mais ce à quoi il sert : si l'Etat emprunte pour préparer l'avenir et investir dans des secteurs qui en ont besoin (éducation, formation, recherche, santé, etc.), l'impact sera positif sur la croissance à court, moyen ou long terme ; si l'Etat dépense dans des causes perdues (certains pans de l'industrie notamment) ou gaspille (régimes spéciaux des parlementaires par exemple ; cadeaux aux plus riches), l'impact sur l'économie sera négatif puisqu'il faudra rembourser la dette contractée sans avoir retiré le moindre bénéfice de cet emprunt. Le déficit public et la dette ne s'analysent donc qu'au regard de la politque menée et de son efficacité économique et sociale, et non en termes comptables.
Argument 3 : s'endetter ne coûte pas cher
Dans l'inconscient collectif, et notamment français, s'endetter est une mauvaise chose, dangereuse et peu économique. Or, ce n'est pas forcément le cas et il n'est pas rare que l'endettement soit le moyen optimale d'assumer certaines dépenses.
Un ménage ayant 1000 et achetant pour 100 peut choisir de payer comptant ou d'emprunter. S'il paye avec ses fonds propres, il lui restera 900, qu'il pourra placer à un taux d'environ 5%. A la fin de l'année, il aura donc 945. S'il choisit d'emprunter pour financer son achat, il aura toujours 1000, qu'il aura placer à 5%, et devra rembourser 100 et environ 5% d'intérêts, soit 1050 – 105 = 945.
On voit donc que recourir à l'endettement n'est pas mécaniquement plus cher que payer sans passer par l'emprunt. C'est au cas par cas qu'on peut dire quelle est le moyen de financement optimal.
Argument 4 : notre dette n'inquiétera pas nos enfants
L'idée que la dette publique actuelle (1200 milliards d'euros pour un PIB de 1800 milliards) représentera un fardeau dont nos enfants hériteront est largement répandue, mais elle oublie un détail : la croissance économique.
Selon une tendance longue (les cinquantes dernières années, graphe de l'INSEE), le PIB de la France augmente en moyenne d'environ 2% par an. A ce rythme-là, nos enfants seront 2,7 fois plus riches que nous dans 50 ans, et nos petits-enfants 7 fois plus riches que nous dans 100 ans.
Ainsi, dans cinquante ans, la dette publique actuelle ne représentera plus que 24% du PIB (et 9% dans 100 ans) : on peut donc penser que nos descendants, s'ils avaient envie de rembourser notre dette, pourraient le faire rapidement et sans trop se serrer la ceinture.
Ces quelques arguments, simples mais traditionnellement peu évoqués dans les médias, vont à l'encontre du consensus classique faisant de la dette un « cancer pour l'économie ». Le débat politique, à droite comme à gauche, gagnerait en qualité à les prendre en compte.
Pour aller plus loin, je vous conseille notamment cet article du Monde Diplomatique de juillet ainsi que le livre Sexe, drogue... et économie des éconoclastes.
14:57 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dette publique, déficit public, économie
mercredi, 03 septembre 2008
L'ISF oppose les vrais libéraux aux conservateurs cachés
Petit billet caustique à l'égard des guérilleros conservateurs anti-ISF qui peuplent parfois nos élites politiques, capitalistiques et syndicales, et qui nous prédisent l'apocalypse économique si cet impôt libéral et juste venait à persister.
Alors que Brice Hortfeux explique au Figaro, apparemment très sérieusement, que « le RSA est une révolution sociale », d'autres brillants ambassadeurs du conservatisme pseudo-libéral (néo-libéral dit-on) tentent de nous faire croire que la suppression de l'Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) est une nécessité pour notre économie. De l'idéologie pure. De la bétise même. Une sorte de réflexe pavlovien à l'écoute du terrible chatîment : I, S, F.
Après notre ministre Lagarde, rapidement désavouée par le bienvieillant François, c'est au tour de Madame Laurence Parisot, présidente du MEDEF (et accessoirement 431ème fortune de France, ce qui démontre une grande qualité), de se plaindre du niveau d'imposition du capital en France. Selon elle, cet impôt est « une catastrophe économique », rien que ça. Alors, « il serait sain, selon elle, de supprimer l'ISF, c'est la meilleure façon de conserver des investisseurs dans notre pays et c'est la meilleure façon de faire venir d'autres investisseurs qui avaient quitté notre pays ». Madame Parisot fait ici le lien entre ISF et investissement: l'ISF repousserait les investisseurs. Après cette douce logorrhée néolibérale, regardons la réalité.
Rappelons d'abord que :
-L'ISF est un impôt sur le patrimoine. Il ne taxe pas les revenus du capital.
-La France, malgré cet impôt sur le capital, est la 4ème destination mondiale d'Investissements Directs Etrangers (environ 70 milliards de dollars annuels, chiffre en augmentation chaque année).
-L'ISF ne concerne que les 550 000 foyers fiscaux (sur 35 millions soit une part de 1,5%) ayant un patrimoine supérieur à 770 000 euros. Plus votre patrimoine est élevé, plus vous êtes taxé, la limite étant de 1,80% pour les patrimoines supérieures à 16 millions d'euros ce qui représente déjà 1300 ans de SMIC, 13 siècles. Prenons un exemple concret : si vous détenez un patrimoine représentant 103 ans de SMIC (1 240 000 euros), vous devrez payer 2600 euros au titre de l'ISF. L'Etat Français est décidément un sacré voleur.
-De nombreux types de biens sont éxonérés dans le calcul de l'ISF, comme par exemple les oeuvres d'art, les forêts, les entreprises, les droits de propriété... ce qui permet de nombreux contournements légaux de cet impôt.
Regardons maintenant l'effet de l'ISF sur l'investissement :
Un investisseur décide d'investir 1 million d'euros dans une entreprise française. Au bout d'un an et parce que l'entreprise a bien marché, il en retire 5%, soit 50 000 euros. Son patrimoine vient donc d'augmenter de 50 000 euros. Au titre de l'ISF, il devra donc payer 1,80% de ces 50 000 euros, soit 900 euros. Son investissement lui aura donc finalement rapporté 49 100 euros, et non 50 000.
Par sa savante analyse, Madame Parisot tente donc de nous faire croire qu'un investisseur ne voudra pas investir son million d'euros en France à cause des quelques 900 euros qu'il perdra sur ses gains au titre de l'ISF! Cette thèse me parait peu crédible.
Si vous n'êtes pas convaincus :
La décision d'investir se base en premier lieu sur le critère du risque et de la probabilité de s'enrichir. Peu importent les 1,8% de l'ISF tant que l'investissement rapporte. Gagner 98,2, c'est presque comme gagner 100. L'attractivité de la France en terme d'investissements se joue donc d'abord sur le terrain de l'efficacité des entreprises françaises, sur leurs résultats, et non sur l'imposition du patrimoine.
Aussi, une imposition du capital, même légère, pousse son détenteur à l'investir, à le placer (des placements sûrs lui assureront quelques 4% annuels, donc 2,8% minimum si l'on en déduit l'ISF), et non à le laisser dormir sur un compte. Le propriétaire de logements, par exemple, aura intérêt à les louer (et donc en obtenir des revenus supplémentaires) plutôt que de les laisser vacants et d'en subir l'ISF sans rien en gagner.
Pour conclure :
L'ISF a donc des effets positifs pour l'économie : il tente d'éviter une trop forte concentration du capital et stimule sa mobilité dans l'économie concrète, sans pour autant représenter un frein à l'investissement, bien au contraire.
Il représente aussi un symbole du libéralisme, le vrai, le noble, puisque cet impôt taxe les rentiers, héritiers, mauvais gestionnaires qui conservent leur capital de façon improductive au lieu d'en faire profiter l'économie réelle. Et ceux qui s'opposent à cet impôt sont bien souvent des défenseurs du conservatisme et de l'ordre établi, tout l'inverse de l'idéal fondateur du libéralisme.
Cependant, le plus grand progrès fiscal serait une refonte globale de la fiscalité (IR, CSG, cotisations, ISF) qui redonne une véritable progressivité à l'impôt, pour un système plus juste et égalitaire, une réforme que les vrais libéraux (les défeuseurs des libertés, de la méritocratie et de l'égalité des chances : personnalités politiques et économistes de gauche) soutiennent, mais que ni Madame Parisot ni Madame Lagarde n'ont encore appelée de leurs voeux.
23:52 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : économie, fiscalité, isf
jeudi, 24 janvier 2008
Elève Attali, Jacques: peut mieux faire...
... voilà ce que j'écrirais sur le bulletin d'appréciation de l'élève Attali si j'étais son prof d'éco ou de science po.
La comission Attali a rendu hier son joli rapport de 250 pages à Nicolas Sarkozy (disponible ici). Alors qu'est-ce que ça donne ?
Le fond: oui et non
Autant vous le dire tout de suite, je ne l'ai pas lu en entier. Je l'ai parcouru, j'y ai vu des choses intéressantes (comme la nécessité d'investir dans le savoir), d'autres farfelues (par exemple, je me demande en quoi augmenter considérablement le nombre de taxis à Paris peut jouer un rôle positif sur la croissance).
Ce qui est évident, c'est que ce rapport penche fortement dans un sens libéral, alors que Jacques Attali, en bon humoriste, nous disait qu'il était apolitique. Bonne blague.
Bon, pour les commentaires et les critiques, des gens beaucoup plus compétents que moi l'ont déjà faits ou le feront bientôt (notamment ici, là ou là). Je pense aussi à La Forge, jeune cercle de réflexion lancé par Benoit Hamon et Noël Mammère, qui produit une expertise critique (à voir ici) du rapport Attali.
La forme: ridicule
Ce qui ressort de ce rapport, c'est qu'il est extrêmement long et touffu.
Proposer 316 propositions, c'est osé. C'est plus que n'importe quel programme politique global. N'importe quel économiste qui se respecte aurait pu vous donner des pistes pertinentes pour relancer la croissance française en seulement 10 propositions, mais bon, Attali, il est comme ça, toujours à se mettre en avant, à vouloir faire le 1er de la classe... Libre à lui.
Mais ce qui est grave et ridicule, c'est de demander au gouvernement (comme l'a fait Jacques Attali) d'appliquer chacune des propositions du rapport. Faire 316 réformes en 4 ans et demie de mandat présidentiel, c'est évidemment impossible.
De plus, les propositions sont ultra-précises, c'est un véritable programme politique/économique. Du coup, le gouvernement n'a aucune liberté: le rapport dit avec précision ce qui doit être fait. Ca ne plaît évidemment pas au gouvernement et aux parlementaires, qui aiment décider, faire leurs lois, ... Là, le rapport décide de tout, ça ne peut donc pas marcher.
Bon, sur le fond, il faudra une étude approfondie pour juger chacune des propositions, mais les critiques sont déjà nombreuses quant aux impacts sur la croissance. Et il n'y a apparemment pas d'idées de génie. Seulement des idées soit louffoques, soit, au contraire, déjà répandues dans les débats politiques.
Sur la forme, c'est assez pitoyable. Ce rapport est là pour donner des leçons aux hommes politiques (le rapport leur dit exactement quoi faire, avec une assurance affichée) et satisfaire l'égo d'Attali et de ses amis (il faut tout appliquer ou ne rien faire, et en respectant bien l'ordre chronologique!).
Et puis, surtout, ce rapport avoue vite son inutilité, je cite : « Cette croissance exige l’engagement de tous, et pas seulement celui de l’Etat qui n’a presque plus les moyens d’agir sur la croissance... L’essentiel de l’action est entre les mains des Français, qui devront partager... une envie de travailler plus... » Autant dire, travaille plus et tais-toi, l'Etat ne peut rien pour toi.
Bref, un peu moins de bruit autour de ce rapport n'aurait pas fait de mal.
19:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Jacques Attali, croissance, rapport Attali, économie, La Forge
mardi, 15 janvier 2008
La flexi-sécurité, pourquoi pas?
Ça y est, les syndicats se sont en partie mis d'accord sur le projet de "modernisation du marché du travail". Le MEDEF est content, la CGPME prend sa décision demain, FO pèse le pour et le contre et dit oui, la CGT dit non, la CFDT dira certainement oui jeudi. Côté partis politiques de gauche, l'extrême-gauche et le PCF disent non, tandis que le PS "prend note" sans trop apporter de jugement pour le moment.
Alors faut-il se féliciter de ce projet d'accord? Je ne sais pas, mais ça n'a pas l'air mauvais. J'y reviendrai plus bas.
Sur le principe, c'est plaisant
Ce qui intéresse les salariés, c'est avant tout d'avoir un job qui convient à leurs qualifications et, en cas de pépin,de ne pas rester longtemps au chômage. C'est la volonté de sécuriser les parcours professionnels. Pour cela, il faut un bon système de formation, une agence pour l'emploi type ANPE efficace, et des salariés capables de s'adapter au changement.
Les patrons, eux, demandent de la flexibilité: ils veulent être libres de pouvoir embaucher et débaucher des salariés au gré de la demande, de l'environnement, des difficultés qu'ils rencontrent. Seulement, sans condition, ce système-là serait une jungle ultralibérale où la précarité serait institutionnalisée, donc no thanks: il faut mettre des conditions et donner des garanties aux salariés.
La flex-sécurité, c'est donc une plus grande flexibilité du travail (pouvoir embaucher et débaucher facilement, avoir accès à des contrats qui n'engagent pas trop l'employeur à long terme,...) accompagnée de la sécurisation des parcours professionnels (faire en sorte que le salarié, bien formé et bien adapté à la demande de travail, ne connaisse pas le chômage de longue durée et ait un avenir professionnel sécurisé).
Dans les faits, ça donne quoi ? L'exemple danois
La flex-sécurité est un système très développé dans les social-démocraties du Nord. Au Danemark par exemple, le travail est flexible: ainsi, 1/3 des danois change d'emploi au cours d'une année.
On pourrait se dire que ça sent la précarité à plein nez. Mais le point positif de ce système, c'est que les travailleurs ont un avenir professionnel assez sécurisé, dans le sens où ils sont bien indemnisés en cas de chômage (durant 4 ans à des taux très élevés : 90% pour les salaires de moins de 20 000€), qu'ils ont largement et facilement accès à la formation, et qu'ils sont très suivis par l'agence pour l'emploi danoise. Du coup, les Danois sont les Européens qui retrouvent le plus vite un emploi.
Grâce à cette flex-sécurité, le Danemark a désormais un taux de chômage d'environ 5,5%, contre 12% dans les années 1990, et a aussi le taux de chômage de longue durée le plus faible d'Europe!
La flexi-sécurité selon le nouvel accord, c'est :
1. Pour la sécurité du travailleur :
-le salarié qui perd son emploi garde sa prévoyance santé et son droit à la formation
-les jeunes de moins de 25 ans qui n'ont pas travaillé assez longtemps auront droit à une prime forfaitaire
-l'indemnité légale de licenciement est doublée
-un fonds de formation sera créé pour les chômeurs mal formés ou formés à des métiers non adaptés à la demande
-le CDI reste LE contrat normal et n'est pas remis en cause: le contrat unique voulu par Sarkozy pendant la campagne ne verra donc pas le jour
2. Pour la flexibilité du travail :
-les périodes d'essai restent assez courtes : entre 1 et 4 mois selon les types de métiers
-les ruptures de contrat pourront se faire "à l'amiable" si les deux parties sont volontaires: il sera alors possible pour le salarié de négocier les indemnisations, en présence d'un délégué syndical, et en respectant évidemment l'indemnisation minimum légale. Le nouveau chômeur aura droit à l'assurance-chômage.
-un CDD de mission (entre 18 et 36 mois) voit le jour: il ne concerne que les cadres et ingénieurs. C'est un vrai CDD, dont la durée est assez longue (au moins 18 mois) donc le travailleur conserve une certaine sécurité de l'emploi durant cette période.
Du point de vue du chef d'entreprise, l'avis de Versac est intéressant. Il insiste notamment sur les contraintes/dangers juridiques qui pèsent sur le patron en cas de conflit, problème que ne résoud pas complétement cet accord (bien qu'il le limite).
Alors? Bien ou pas?
Malgré ma vaste incompétence, je me réserve le droit de vous donner mon avis sur cet accord. Au vu de toutes les sécurités auxquelles auront droit les chômeurs et de l'effort qui sera fait en faveur de la formation professionnelle, je pense que les contreparties sont acceptables. La flexibilité n'est, dans ce projet, pas synonyme d'accroissement grave de la précarité des salariés. Le CDI n'est pas remis en cause et reste la forme normale du contrat de travail. Contrairement à ce que demandait le MEDEF au début des négociations, aucun CDI de mission sans durée fixe n'a vu le jour.
A mon avis, ce projet va donc dans le bon sens, c'est un bon compromis entre besoin d'adaptabilité et de liberté des entreprises et besoin de sécurité des travailleurs. Quant au bilan, on le fera dans quelques mois ou années... mais on peut espérer, de façon lucide et pragmatique, que cette modernisation du marché du travail permettra une baisse du chômage en France.
23:15 Publié dans Opinion, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : économie, modernisation du marché du travail, syndicats, patronat, MEDEF, chômage, Danemark














