lundi, 02 juin 2008
L'établi, de Robert Linhart
Robert Linhart, ancien élève à l'ENS de la rue d'Ulm, aujourd'hui docteur en sociologie et maître de conférences à Paris VIII, est une des légendes de mai 1968. Maoïste, révolutionnaire, il veut changer la face du monde en s'attaquant à sa structure économique, le capitalisme. A l'été 1968, il décide de mettre de côté ses études pour aller au contact du capitalisme, en allant découvrir la réalité des usines, des ateliers, des ouvriers, comme l'avait fait Simone Weil à l'époque du Front Populaire. Ce mouvement vers la classe ouvrière, suivi par de nombreux militants intellectuels, c'est celui des "établis". Dans ce livre intitulé L'établi et publié en 1979, Robert Linhart nous propose le récit de ses quelques mois passés, entre 1968 et 1969, à l'usine Citroën de Choisy à Paris.
Citröen et la condition ouvrière
L'auteur nous raconte ses débuts dans les ateliers Citroën où sont produites les 2 CV : cadences rapides, gestes difficiles, journées assommantes de 10h : l'intellectuel n'arrive pas à remplir son objectif de production quotidien malgré le soutien des autres ouvriers. Sa maladresse repérée par la hiérarchie, il est muté dans différents ateliers de l'usine avant de trouver chaussure à son pied : la vérification des peintures de portières. Ces mutations lui permettent de découvrir l'usine et ses ouvriers, tous différents, certains Algériens, d'autres Portugais, d'autres Yougoslaves, etc.
Cette immersion montre toute la dureté de l'usine, le bruit des métaux, le poids des outils, les nuages de poussière, les cadences infernales. Un siècle après Zola, rien ne semble avoir changé pour la classe ouvrière.
Cette immersion montre toute la dureté de l'usine, le bruit des métaux, le poids des outils, les nuages de poussière, les cadences infernales. Un siècle après Zola, rien ne semble avoir changé pour la classe ouvrière.
Un système inégal qui machinise l'humain
Ces expériences révèlent aussi à l'auteur le système Citroën :
-un système raciste : statuts et salaires dépendent de l'origine de l'ouvrier : les Français comme Robert sont avantagés, ils rentrent chez Citroën en tant qu'OS2, tandis que les Arabes et les Noirs sont discriminés, ils resteront M1 ou M2 toute leur vie.
-un système ultra-rationalisé : chaque ouvrier doit effectuer le maximum d'opérations en un minimum de temps. Pour maintenir le rythme infernal, la chaîne : elle ne s'arrête jamais, si bien qu'un geste mal exécuté, c'est un retard sur la chaîne : l'ouvrier en faute doit alors refaire son retard s'il ne veut pas être submergé, s'il ne veut pas "couler". "L'usine est conçue pour produire des objets et broyer des hommes."
-un système autoritaire et surveillé : chaque geste est observé, chronométré, vérifié par les contremaîtres, les mouchards, les chefs, la Direction... Le moindre défaut de production, la moindre seconde perdue, c'est une pression accrue sur l'ouvrier et une menace de licenciement.
"Quand il n'y a pas de chef en vue, et que nous oublions les mouchards, ce sont les voitures qui nous surveillent par leur marche rythmée, ce sont nos propres outils qui nous menacent à la moindre inattention, ce sont les engrenages qui nous rappellent brutalement à l'ordre. La dictature des possédants s'exercice ici d'abord par la toute-puissance des objets."
-un système raciste : statuts et salaires dépendent de l'origine de l'ouvrier : les Français comme Robert sont avantagés, ils rentrent chez Citroën en tant qu'OS2, tandis que les Arabes et les Noirs sont discriminés, ils resteront M1 ou M2 toute leur vie.
-un système ultra-rationalisé : chaque ouvrier doit effectuer le maximum d'opérations en un minimum de temps. Pour maintenir le rythme infernal, la chaîne : elle ne s'arrête jamais, si bien qu'un geste mal exécuté, c'est un retard sur la chaîne : l'ouvrier en faute doit alors refaire son retard s'il ne veut pas être submergé, s'il ne veut pas "couler". "L'usine est conçue pour produire des objets et broyer des hommes."
-un système autoritaire et surveillé : chaque geste est observé, chronométré, vérifié par les contremaîtres, les mouchards, les chefs, la Direction... Le moindre défaut de production, la moindre seconde perdue, c'est une pression accrue sur l'ouvrier et une menace de licenciement.
"Quand il n'y a pas de chef en vue, et que nous oublions les mouchards, ce sont les voitures qui nous surveillent par leur marche rythmée, ce sont nos propres outils qui nous menacent à la moindre inattention, ce sont les engrenages qui nous rappellent brutalement à l'ordre. La dictature des possédants s'exercice ici d'abord par la toute-puissance des objets."
La grève
En s'embauchant chez Citroën, Robert Linhart voulait découvrir la réalité du travail, de l'usine, de la chaîne, mais aussi créer un mouvement de résistance chez les ouvriers. Résistance à la Direction, résistance aux abus de pouvoir et aux pressions, résistance au système capitaliste tout entier : "Nous briserons les murs de l'usine pour y faire pénétrer la lumière et le monde. Nous organiserons notre travail, nous produirons nos objets, nous seront tous savants et soudeurs, écrivains et laboureurs." Ainsi, l'auteur lance une action pour s'opposer à l'allongement de la durée du travail, sans compensation de salaire, imposé sans discussion par la Direction de Citroën. Ce mouvement de grève s'épuisera en quelques jours sous les pressions, les intimidations, les menaces faîtes aux ouvriers et notamment aux étrangers. La poignée d'ouvriers motivés, conduite par Robert et quelques autres, même épaulée par la CGT, ne pourra rien face à la machine antigrève déployée par Citroën. Le bras de fer est perdu. Les rapports de force restent inchangés au sein de l'usine, mais un petit espoir est né : celui qu'un jour, les ouvriers, fédérés, arrivent à faire plier la Direction, à ébranler l'ordre Citroën et à améliorer un peu leur condition.
La fin des utopies
L'établi, c'est l'expérience d'un homme, révolutionnaire, qui a tenté de changer le système de l'intérieur. C'est aussi l'histoire d'un échec, qui a conduit Robert Linhart à la dépression, à la désillusion, au désespoir, au silence. L'ouvrage de sa fille Virginie, Le jour où mon père s'est tu, parle du retour sur terre de son père après ses quelques mois d'utopie. Cet échec -face à Citroën- résume tragiquement l'histoire du prolétariat : dominé par des puissants, incapable de se défaire de ses chaînes. Depuis 1969, des victoires ont été célébrées, en France, en Europe, mais la servitude s'est simplement déplacée.
Les mauvaises conditions de vie et de travail qu'ont subi les ouvriers de Citroën ont suivi les emplois : elles ont été délocalisées.
Les mauvaises conditions de vie et de travail qu'ont subi les ouvriers de Citroën ont suivi les emplois : elles ont été délocalisées.
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