samedi, 29 décembre 2007

Flic, chroniques de la police ordinaire : une plongée au sous-sol

Pendant cette semaine de vacances en altitude, à l'abri de la pollution des vallées (notamment celle de la Vallée des Rois en Egypte où se trouve actuellement un couple pipol), j'ai lu un livre poignant, un vrai livre du réel, un livre qui vous fait passer en quelques secondes de la joie à l'écoeurement, de l'énervement à la compassion... Ce livre a été écrit par Bénédicte Desforges, mère, femme, flic, lieutenant de police, et écrivain pour le coup. Elle connaît très bien le terrain (Paris, le 18eme, les banlieues...) et elle en parle extrêmement bien. 

 

 

Ce livre est un peu un journal de flic, l'auteur nous y raconte ce qu'elle vit, ce qu'elle voit, au quotidien. Elle nous montre ce que c'est qu'être flic au quotidien (les soirs, quand il fait nuit sous la pluie, les flics en patrouille vont souvent retrouver des amis de circonstances. Ils se font payer des coups par les barmen du quartier, ils sont invités dans la roulotte de forrains roumains, ils vont au cabaret retrouver les grandes figures de Pigalle), elle nous fait oublier nos vieux préjugés ("les flics sont tous des cons sadiques" par exemple),  elle nous met face à la misère sociale, elle nous plonge dans les caves des quartiers miséreux, dans les cabarets de Montmartre, dans les appartements vétustes des cités. Elle nous parle de ceux qu'elle cotoie chaque jour, les putes, les travelos, les clochards, les drogués, les petites gens, les délinquants désoeuvrés, avec qui elle sympathise souvent; les collègues (de vrais amis pour la plupart, des têtes de cons pour d'autres, des gens à la limite de la rupture pour les moins forts), les supérieurs (souvent carrièristes, toujours obnubilés par le chiffre et les PV), les politiques (qui parlent sans savoir ce qu'est le terrain, qui font une simple visite annuelle dans les commissariats pour l'image)...

Et ce voyage en profondeur (puisqu'il nous fait plonger dans la France d'en bas, voire même la France du sous-sol, et nous fait parfois remonter dans les quartiers bobos et chics de Paris) s'effectue avec simplicité, fluidité... 200 pages et une centaine d'anecdotes, invraisemblables pour la plupart.

Pour finir, et pour vous donner envie, je vous livre ici quelques anecdotes qui m'ont marqué.

-Dans "Les Fenêtres", l'auteur nous parle de ces parisiens qui s'offrent un saut dans le vide depuis la fenêtre de leur appartement, bien souvent parce qu'ils n'en peuvent plus, parfois parce qu'ils tombent bêtement... "Un autre dimanche de permanence, une femme a jeté sa fille de deux ans par la fenêtre et s'est jetée derrière elle. Neuf étages. La mère est morte, presque sur le coup. La petite, au bout de trois heures de tentatives de réanimation sur place. Intransportable. Je me rappelle. Ils ont enlevé les tuyaux de sa bouche, son nez, ses veines. Sa tête a roulé sur le côté. Poupée fracassée... Tout son sang est sorti par ses narines. On est allés dans l'appartement. Il était fermé de l'intérieur. Le couvert était mis pour deux et le yaourt de la petite fille n'était pas fini."

-Dans "Une affaire délicate", il s'agit d'un femme et de sa fille, sur le trottoir, en pleine nuit, à quelques pas de chez elles. Elles ont fui l'appartement familial. Le mari s'en est pris encore une fois à sa femme. Il la bat, il la trompe, il boit... Il travaille aussi à la télé. L'auteur nous dit qu'on le voit souvent, presque tous les jours, sur les plus grandes télés nationales. Voilà pourquoi cette affaire est délicate, il ne faut pas que ça se sache.

-Dans "Incendie dans la nuit", elle nous parle des incendies qui s'attaquent aux immeubles les plus vétustes de Paris, et prennent le peu qu'ont les habitants. "Une nuit, dernier étage, petite mansarde, un vieil homme est mort piégé par le feu. On entend gémir sur le toit. Le vieux chien dont un flanc est grillé avait réussi à sauver sa vie. En y repensant, je me dis qu'il était impossible qu'il saute aussi haut. Le vieil homme ne pouvait pas non plus. Mais il a hissé son chien par cette lucarne avant de s'abandonner au monstre rouge.

-Pour finir, voici l'intégralité de "Chevrotine" : "Le collègue descend de voiture, rentre précipitamment dans le commissariat, et va vomir en pleurant et rageant des mots inintelligibles. Il s'enferme dans les toilettes et sanglotte sans retenue. Il était en mission d'îlotage quand il a entendu un coup de feu. Il est monté à l'étage d'où provenait la détonation. Il a cassé la porte d'un coup de pied. Il est rentré dans une toute petite chambre aux murs couverts de sang. Un homme à genoux rechargeait à tâtons un fusil de chasse. Il n'avait plus de visage. La première décharge de chevrotine avait emporté sa mâchoire et son nez. Ses dents s'étaient plantées au plafond, et sa langue reposait sur la table de chevet. Il avait mis le canon du fusil sous son menton, mais avait manqué sa mort. Alors, il recommençait."

Ca pue la misère, la solitude, l'isolement, la pauvreté, la précarité, la violence, le malheur. C'est cru, c'est sale, c'est dégueulasse, c'est inhumain, c'est illisible, c'est indicible. C'est réel.  

Bref, achetez ce livre, d'autant qu'il vient de sortir en poche il y a quelques semaines seulement.