lundi, 02 juin 2008
L'établi, de Robert Linhart
Cette immersion montre toute la dureté de l'usine, le bruit des métaux, le poids des outils, les nuages de poussière, les cadences infernales. Un siècle après Zola, rien ne semble avoir changé pour la classe ouvrière.
-un système raciste : statuts et salaires dépendent de l'origine de l'ouvrier : les Français comme Robert sont avantagés, ils rentrent chez Citroën en tant qu'OS2, tandis que les Arabes et les Noirs sont discriminés, ils resteront M1 ou M2 toute leur vie.
-un système ultra-rationalisé : chaque ouvrier doit effectuer le maximum d'opérations en un minimum de temps. Pour maintenir le rythme infernal, la chaîne : elle ne s'arrête jamais, si bien qu'un geste mal exécuté, c'est un retard sur la chaîne : l'ouvrier en faute doit alors refaire son retard s'il ne veut pas être submergé, s'il ne veut pas "couler". "L'usine est conçue pour produire des objets et broyer des hommes."
-un système autoritaire et surveillé : chaque geste est observé, chronométré, vérifié par les contremaîtres, les mouchards, les chefs, la Direction... Le moindre défaut de production, la moindre seconde perdue, c'est une pression accrue sur l'ouvrier et une menace de licenciement.
"Quand il n'y a pas de chef en vue, et que nous oublions les mouchards, ce sont les voitures qui nous surveillent par leur marche rythmée, ce sont nos propres outils qui nous menacent à la moindre inattention, ce sont les engrenages qui nous rappellent brutalement à l'ordre. La dictature des possédants s'exercice ici d'abord par la toute-puissance des objets."
Les mauvaises conditions de vie et de travail qu'ont subi les ouvriers de Citroën ont suivi les emplois : elles ont été délocalisées.
23:52 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : robert linhart, 1968, l'établi, classe ouvrière, capitalisme, lectures
mercredi, 21 novembre 2007
"J'ai très mal au travail", mais je me tais et je marche
Bonjour. Je m'excuse déjà pour la longueur de ce post, comme d'habitude!, mais j'arrivais pas à faire court!
Il y a quelques temps, je vous parlais de Nouvelles sous ecstasy de Frédéric Beigbeder, et je disais que ce livre nous confrontait au vide sidéral vers lequel tend notre société, une des dimensions de ce vide étant l’avènement d’une société de totale consommation (consommation de drogue, de sexe, d’émotions, de rêves,…). Je disais aussi à propos de ce livre : « Ces nouvelles mettent mal à l'aise car elles montrent avec sauvagerie, et exagération?, les excès de notre société occidentale. C'est un crachat sur un monde de corruption, de l'âme et des esprits. Un monde sans foi ni loi, un monde de dérives hypocrites et arrogantes sur fond d'hédonisme. »
Ce soir, en voyant J’ai très mal au travail, je pense avoir découvert une autre dimension, très proche de celle parcourue par Beigbeder, de ce vide sidéral vers lequel nous tendons : c’est la croyance au bonheur par le matériel, c’est la croyance dogmatique qu’on nous dicte depuis notre enfance, sur les écrans de télé, dans les cours de récré, que le bonheur passe par le matériel, par la possession des choses, et par l’image que cette possession nous donne.
Je pense avoir retrouvé dans ce film le même portrait du monde, mais d’un angle de vue un peu différent : Beigbeder nous montrait ce monde irréaliste, incompréhensible, robotisé, orwellien, en se mettant dans la peau d’une icône de ce monde, un homme sans repère, sans limite, sans conscience, sans rationalité, sans projet, sans conscience des autres… bref, un homme vidé.
Dans ce film, l’angle de vue est différent : on montre ici le vide du monde par le travail, l’entreprise, l’homme dans l’entreprise, la pression subie par le travailleur, le besoin psychique de reconnaissance, la volonté de s’intégrer, l’envie de se lier aux autres, le rejet taylorien de l’humain en dehors du travailleur (par la mise en place du travail à la chaîne, ou le travailleur devient un automate, un capital physique avec une productivité, une usure, un prix…), bref la souffrance et la déshumanisation du travailleur.
Ce film nous met devant un chaos, celui du monde du travail, qui humilie, qui blesse, qui corrompt, qui exacerbe les caractères, qui soutient l’individualisme et l’égoïsme, qui entraîne la compétition et l’écrasement de l’autre, qu’il soit à l’autre bout du monde ou dans le bureau d’en face… Sociologues, psychologues, travailleurs ouvriers, cadres, se relayent dans ce film-documentaire pour tenter de décrypter cette tyrannie du travail.
Alors pourquoi nous levons nous chaque matin ? Pourquoi continuons-nous de marcher dans cette direction apparemment décadente ?
Parce que l’on croit que, comme le travail mène parfois au malheur, à la maladie, à la souffrance morale ou physique, le travail peut aussi mener au bonheur. Et ce n’est probablement pas faux : en effet, le travail est un intégrateur social, il est une structure pour les relations sociales, il est le lieu où l’on fait, où l’on produit, où l’on créé, un lieu où l’on se civilise.
Mais ce qu’on croit aussi, c’est que le travail permet la consommation (via le salaire perçu), et que la consommation apporte satisfaction et bonheur. Et c’est sûrement là qu’on fait erreur. On associe encore trop richesse, opulence économique et matérielle, et bonheur.
Aussi, on s’interroge trop peu (enfin, c’est mon cas) quant au cercle vicieux du travail : des hommes travaillent pour gagner de l’argent pour consommer plus. Leur consommation nécessite le travail d’autres individus, dans d’autres entreprises, ce qui permet à ces derniers de consommer plus eux aussi… et ainsi de suite. Travailler plus pour s’enrichir, pour consommer plus, pour se rapprocher du bonheur. Est-ce là une judicieuse équation ? Je ne sais pas.
Pour politiser un peu ce billet, je dirai qu’on touche ici l’essence même du capitalisme, à savoir l’accumulation de richesses, avec pour objectif plus de consommation et plus de travail…
J’ai du mal à voir quel est l’objectif, la fin, de ce modèle, jusqu’où ira-t-on dans la production toujours plus intensive, quelles seront les limites, quand freinera-t-on, quand décidera-t-on qu’on s’est suffisamment gavé, quand le modèle et les hommes s’essouffleront-ils ?
A vrai dire, je n’ai pas de réponse certaine. Pas même de réponse espérée tellement je navigue là dans l’inconnu… A-t-on jamais connu un modèle qui ne soit pas basé sur l’accumulation et la consommation sans fin ?
Pour finir, quelques chiffres donnés dans le film et que je reprends de Rue89 :
• En dix ans, les troubles musculo-squelettiques sont passés de 1000 à 35 000 par an.
• En 2005, il y a eu 760 000 accidents du travail en France. Deux personnes par jour meurent dans des accidents du travail.
• Deux millions de salariés subissent du harcèlement mental et des maltraitances, 500 000 sont victimes de harcèlement sexuel.
• Le coût annuel des accidents du travail, des maladies professionnelles et de la maltraitance s'élève à 70 milliards d'euros pour l'Etat et les entreprises.
• Sur cinq ans, on a constaté plus de 1000 tentatives de suicide sur les lieux de travail en France, dont 47% ont été suivies de décès.
• 10% des dépenses de la sécurité sociale sont directement liées aux maladies professionnelles.
• Eczéma, insomnies, alertes cardiaques, troubles musculo-squelettiques, ulcères, cancers, dépressions, tentatives de suicide sont les conséquences les plus fréquentes des maltraitances sur les lieux de travail.
• Durant la dernière année juridictionnelle, les tribunaux aux prud'hommes ont traité 250 000 litiges.
01:10 Publié dans Opinion | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : j'ai mal au travail, travail, beigbeder, capitalisme









