vendredi, 19 juin 2009

A quoi servent les sciences sociales ? Quelques exemples

Au hasard de mes lectures, voici quelques questions auxquelles les sciences sociales répondent, de façon imparfaite, toujours criticable, mais tout de même convaincante.

Les chercheurs en sciences sociales, et notamment en économie et en sociologie, fournissent chaque jour des centaines de travaux, d'études, de données, permettant de mieux comprendre le monde, la façon dont il fonctionne, et tous les problèmes qui se posent. Elles nous donnent aussi des indications sur les choses à faire et à ne pas faire, les réformes politiques à accomplir et celles qui sont inefficaces. Quelques exemples :
  • Comment expliquer les différences de développement économique en Afrique ?
Une étude des économistes Acemoglu, Johnson et Robinson de 2001 montre que les anciennes colonies (principalement en Afrique, en Asie du Sud et en Amérique du Sud) ont des performances économiques très variables. Pourquoi ? L'étude montre que les puissances coloniales n'ont pas eu la même attitude dans toutes les colonies : lorsque la colonie était sûre, peu dangereuse (taux de mortalité faible chez les colons), la métropole y installait de fortes institutions (politiques, économiques, juridiques, etc.) ; si la colonie était dangereuse (taux de mortalité des colons élevé, du fait de maladies par exemple), la métropole n'y mettait en place que les quelques institutions nécessaires. Aujourd'hui, les performances économiques des anciennces colonies dépendraient beaucoup du niveau d'institutionnalisation de la période coloniale : les pays ayant obtenu de fortes institutions via la colonisation auraient aujourd'hui des revenus par habitant bien supérieurs aux autres pays. Pour en savoir plus sur l'impact des institutions sur la croissance des anciennces colonies, lire ce billet du doctorant Yannick Bourquin.

La période coloniale a aussi eu un impact sur les performances économiques de l'Afrique via le commerce triangulaire qui a privé le continent de main d'oeuvre (déportation, massacres, etc). En fait, il semblerait selon plusieurs études que certaines régions très enclavées d'Afrique (des zones montagneuses par exemple, que les colons n'ont pas pu atteindre) aient moins souffert du commerce triangulaire que les régions accessibles car elles n'ont pas subi autant de pertes de leur main d'oeuvre. Selon une étude de Nathan Nunn en 2006, plus il y a eu d'esclaves nationaux déportés par le passé, plus le pays a aujourd'hui des difficultés économiques. Ainsi, les désavantages liées à la géographie, à la topologie d'une région auraient finalement joué un rôle globalement positif sur la croissance économique de ces régions. Pour en savoir plus sur les nombreuses études à ce sujet, ne pas manquer ce billet de l'universitaire Fabien Candau.
  • Comment expliquer l'écart démographique entre hommes et femmes en Inde ?
La démographie indienne n'est pas équilibrée entre hommes et femmes (trop d'hommes par rapport aux femmes). Une étude de mai 2009 apporte une explication à ce phénomène : les femmes allaitent différement leurs enfants selon leur sexe. Les filles ont tendance à être allaitées moins longtemps que les garçons du fait de la culture pro-garçon ("son preference"). En effet, les femmes qui allaitent sont peu fertiles pendant cette période, si bien que si elles n'ont pas encore de garçon (ou pas beaucoup), elles ont tendance à arrêter d'allaiter leur fille plus tôt que pour un garçon, pour pouvoir retomber enceinte rapidement et avoir un garçon. Or, l'allaitement protège les enfants contre les maladies : en conséquence, les filles ont plus de problèmes de santé que les garçons et ont donc un taux de mortalité infantile supérieur. Selon cette étude, les différences dans le comportement d'allaitement des mères expliqueraient 14% de la surmortalité des filles par rapport aux garçons, soit 22 000 décès chaque année. (source : le blog Freakonomics)
  • Comment lutter contre le trafic de drogues ?
La réponse politique classique à ce problème est de renforcer la présence policière pour arrêter producteurs, vendeurs, consommateurs. Mais l'économie propose d'autres solutions qui permettraient un effondrement du marché. Le marché de la drogue étant très exposé à l'aléa moral et à l'asymétrie informationnelle (le consommateur ne sait pas si le produit est de qualité avant de l'avoir gouté ; c'est un marché dangereux dans lequel acheteur et vendeur peuvent en fait être des policiers sous couverture ou des escroqs : acheteurs et vendeurs ont donc intérêt à avoir des relations de confiance, de long-terme). Pour réduire cette confiance de long-terme entre acheteurs et vendeurs, une idée est de favoriser les dealers qui escroquent leurs clients, c'est-à-dire ceux qui coupent beaucoup leur produit (même prix mais qualité inférieure). Si le marché est inondé de dealers-coupeurs, la qualité globale baissera, les acheteurs auront de moins en moins confiance et les prix chuteront. Face à la baisse des prix, les dealers couperont encore plus la drogue pour conserver leur marge, etc, etc. Au final, le marché s'effondre puisqu'il n'y a plus aucune confiance entre acheteur et vendeur et que les prix sont proches de zéro. Comment faire baisser la qualité et la confiance sur le marché de la drogue ? En allégeant les peines des dealeurs "malhonnêtes" connus pour beaucoup couper leur produit et en retenant au maximum en prison les dealeurs "honnêtes". Pas sur que les tribunaux français valident ce genre de méthodes, mais elles pourraient bien se révéler plus efficace que la simple inflation policière. Pour en savoir plus sur cette idée, ce billet.
  • La lutte contre l'immigration est-elle fondée économiquement ?
L'économie permet aussi de tester la pertinence des idéologies politiques, par exemple l'idée défendue par l'extrême-droite selon laquelle les étrangers seraient coupables de la faible croissance, de la baisse des salaires, de la hausse du chômage, du creusement des déficits publics, etc. Cette thèse est contredite par différents travaux, relayés par l'économiste Chris Dillow sur son blog. D'après cette étude par exemple, l'afflux d'immigrants  (+10%) serait corrélé avec une hausse du PIB par habitant (+2,2%). L'immigration semble avoir un léger effet négatif sur les salaires et l'emploi des travailleurs pauvres et peu formés, mais le gain pour la société en général reste positif : une bonne politique serait donc de profiter de l'immigration pour augmenter la richesse nationale et d'aider ceux qui y perdent (par une politique fiscale juste, par de la formation, par des allocations sociales, etc). De plus, la lutte contre l'immigration coûte cher au budget national (1,4 milliards de livres dans le cas britannique) et Dillow a calculé que cette somme, si elle était réallouée vers des mesures sociales, permettrait d'augmenter les allocations chômage de 10%.