samedi, 04 octobre 2008
La dette publique n'est pas forcément mauvaise
Hommes politiques, journalistes, et experts auto-proclamés partagent les mêmes avis sur certains sujets, faisant d'une thèse subjective et contestable une vérité indubitable. Parmi ces sujets, le déficit et la dette publiques.
Toute l'intelligentsia médiatique française, ou presque, parle du déficit (la somme de tous les déficits publics moins la dette déjà remboursée donnant le montant de la dette publique) comme d'une mauvaise chose, d'un « cancer pour l'économie » (propos du député UMP Gilles Carrez, rapporteur général du budget à l'Assemblée – interview aux Echos). Selon eux, il faudrait absolument réduire la dette, réduire les déficits et assainir les comptes publics : l'avenir de l'économie française et de nos enfants en dépendrait. Cette thèse traverse un large spectre politique, de l'UMP au MoDem (Bayrou voulait empêcher, par une modification de la Constitution, qu'un budget déficitaire puisse être voté), du MoDem au PS (la réduction de la dette était un vrai thème de campagne pour S. Royal). Cette thèse est aussi partagée par de nombreux journalistes, le plus militant dans ce domaine étant inconstestablement Jean-Michel Aphatie, journaliste politique sur RTL et Canal.
Cette thèse manichéenne (la dette, c'est mal ; pas de dette, c'est bien) mérite qu'on lui réponde. Et les arguments ne manquent pas.
Argument 1 : les pays riches sont des pays endettés
Tout d'abord, quelques exemples : les Etats-Unis et le Japon sont les deux principales économies du monde, les pays concentrant le plus de richesses. Or, ils connaissent des taux d'endettement public proches voire supérieurs à celui de la France : 65% du PIB pour la France, 64% pour les Etats-Unis, et 165% pour le Japon. En regardant ce classement de l'endettement public des pays les plus riches, on s'aperçoit que la France a un taux d'endettement public proche de celui de l'Allemagne (66%) et de la moyenne européenne (64%). En bas du classement, on remarque que de nombreux pays peu endettés sont des pays du Nord en retard sur la Triade (Estonie, Lettonie, Roumanie, Lituanie, etc). La relation causale « fort taux d'endettement public – faible richesse nationale » semble donc déjà remise en cause.
Argument 2 : le déficit peut être utile
Avoir un déficit public et recourir à l'endettement peut être utile : en s'endettant, l'Etat (ou les collectivités bien sûr) obtient des moyens d'agir supplémentaires pour investir dans certains secteurs clés (l'éducation, la formation, la recherche, la santé, etc), aider l'économie, la relancer : c'est l'exemple de la politique du New Deal des années 1930 : l'Etat dépense beaucoup, investit dans de grands projets, et relance ainsi l'économie mal en point. Les déficits publics peuvent donc bien avoir un effet positif sur la croissance (actuelle et future), l'emploi, l'efficacité économique, etc.
En réalité, le principal enjeu du déficit public n'est pas son montant, mais ce à quoi il sert : si l'Etat emprunte pour préparer l'avenir et investir dans des secteurs qui en ont besoin (éducation, formation, recherche, santé, etc.), l'impact sera positif sur la croissance à court, moyen ou long terme ; si l'Etat dépense dans des causes perdues (certains pans de l'industrie notamment) ou gaspille (régimes spéciaux des parlementaires par exemple ; cadeaux aux plus riches), l'impact sur l'économie sera négatif puisqu'il faudra rembourser la dette contractée sans avoir retiré le moindre bénéfice de cet emprunt. Le déficit public et la dette ne s'analysent donc qu'au regard de la politque menée et de son efficacité économique et sociale, et non en termes comptables.
Argument 3 : s'endetter ne coûte pas cher
Dans l'inconscient collectif, et notamment français, s'endetter est une mauvaise chose, dangereuse et peu économique. Or, ce n'est pas forcément le cas et il n'est pas rare que l'endettement soit le moyen optimale d'assumer certaines dépenses.
Un ménage ayant 1000 et achetant pour 100 peut choisir de payer comptant ou d'emprunter. S'il paye avec ses fonds propres, il lui restera 900, qu'il pourra placer à un taux d'environ 5%. A la fin de l'année, il aura donc 945. S'il choisit d'emprunter pour financer son achat, il aura toujours 1000, qu'il aura placer à 5%, et devra rembourser 100 et environ 5% d'intérêts, soit 1050 – 105 = 945.
On voit donc que recourir à l'endettement n'est pas mécaniquement plus cher que payer sans passer par l'emprunt. C'est au cas par cas qu'on peut dire quelle est le moyen de financement optimal.
Argument 4 : notre dette n'inquiétera pas nos enfants
L'idée que la dette publique actuelle (1200 milliards d'euros pour un PIB de 1800 milliards) représentera un fardeau dont nos enfants hériteront est largement répandue, mais elle oublie un détail : la croissance économique.
Selon une tendance longue (les cinquantes dernières années, graphe de l'INSEE), le PIB de la France augmente en moyenne d'environ 2% par an. A ce rythme-là, nos enfants seront 2,7 fois plus riches que nous dans 50 ans, et nos petits-enfants 7 fois plus riches que nous dans 100 ans.
Ainsi, dans cinquante ans, la dette publique actuelle ne représentera plus que 24% du PIB (et 9% dans 100 ans) : on peut donc penser que nos descendants, s'ils avaient envie de rembourser notre dette, pourraient le faire rapidement et sans trop se serrer la ceinture.
Ces quelques arguments, simples mais traditionnellement peu évoqués dans les médias, vont à l'encontre du consensus classique faisant de la dette un « cancer pour l'économie ». Le débat politique, à droite comme à gauche, gagnerait en qualité à les prendre en compte.
Pour aller plus loin, je vous conseille notamment cet article du Monde Diplomatique de juillet ainsi que le livre Sexe, drogue... et économie des éconoclastes.
14:57 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dette publique, déficit public, économie









