jeudi, 16 juillet 2009

Brooklyn Follies, de Paul Auster

Retour de la littérature sur ce blog avec Brooklyn Follies de Paul Auster. Bien que la lecture de ce livre date déjà un peu (quelques semaines), il serait injuste de faire l'impasse et de ne pas en parler ici.

Paul Auster a tout pour plaire, surtout ici, en France : il est écrivain, il aime la poésie, il s'intéresse beaucoup au cinéma (au point de faire des films), il aime la France et parle même notre langue, il vit à Brooklyn et aime Paris, il déteste Bush et l'Amérique qu'il incarne, il vote démocrate. Côté philosophie, Auster est mi-optimiste mi-mélancolique. Ses histoires sont souvent noires, mais pas cyniques : il préfère l'aube au crépuscule. "Le petit déjeuner, c’est la meilleure chose qui puisse arriver à l’humanité: un jour nouveau, on est encore en vie, et il y a les tartines beurrées…", disait-il dans une interview dans Le Nouvel Obs. Difficile de ne pas être d'accord avec lui.

Et puis, Auster défend ses idées. Il est romancier, engagé, et ses personnages sont des citoyens. En 2000, lorsque Bush est annoncé vainqueur de l'élection présidentielle américaine, il n'y croit pas : "Gore avait gagné. Mais les Républicains, au moyen de malversations diverses, ont détourné la victoire à leur profit. Je pensais que l’Amérique allait prendre les armes, qu’il y aurait des manifestations dans les rues, pendant des mois. Rien de tout cela n’est arrivé, bien sûr." C'est peut-être aussi pour ça qu'il aime la France : nos manifestations sont massives, parfois violentes. Et si on joue parfois à se faire peur, l'Histoire fait du peuple français un coupeur de tête, donc un peuple souverain faisant parfois trembler le pouvoir.

Après le citoyen Paul Auster, l'auteur : il écrit bien, a un vrai ton, une voix, un regard. Et on sent, à la lecture de certains passages de Brooklyn Follies, qu'il a quelque chose de plus que beaucoup d'autres. Ce livre (376 pages, paru en 2005) raconte l'histoire de Nathan Glass, un père de famille divorcé de 60 ans qui revient s'installer à Brooklyn pour finir sa vie de cancéreux sans attentes. Sa femme ne l'aime plus, sa fille ne lui montre guère d'intérêt, sa sœur est morte, il ne revoit plus personne de sa famille, il a un peu d'argent mais n'est pas riche, et n'a qu'une seule occupation à son retour à New-York : écrire Le livre de la folie humaine, un livre qui raconterait toutes les histoires sottes qu'il a vécues ou entendues tout au long de sa vie. Mais la vie de Nathan prend un nouveau souffle quand il rencontre par hasard, dans une librairie de Brooklyn, son jeune et talentueux neveu Tom qu'il imaginait professeur de littérature dans une grande université mais qui travaille en fait à la caisse de cette librairie après avoir enchaîné les petits boulots, comme taxi de nuit. C'est à ce moment que l'histoire prend son envol : elle va nous faire voyager dans la famille de Nathan, du côté de sa fille Rachel (qui a des problèmes de couple et se rapproche de son père) et de son instable nièce Aurora (qui aura quelques ennuis avec la drogue, puis avec une Église qui a tout d'une secte). L'histoire de Tom et Nathan à Brooklyn sera aussi étroitement liée au destin d'un homme au passé douteux, Harry Brightman, le propriétaire de la librairie où travaille Tom. Ces histoires se mêlent à des rencontres qui s'avéreront déterminantes pour la suite, comme celle d'une jeune mère de famille très belle habitant Brooklyn, Nancy Mazzucchielli, dont Tom tombe amoureux alors qu'il la croise dans la rue.

Toutes ces histoires s'entrecroisent, avec pour point commun de paraître tombées du ciel, par hasard. Ces parcours qui se rejoignent se dévient mutuellement, et chaque personnage voit sa vie changer sous l'effet d'évènements imprévisibles qui paraissent sans importance. Un bruit à la porte, une panne de voiture, une rencontre, un mot mal compris : tant de micro-évènements qui amènent de grands chamboulements... c'est l'effet papillon appliqué à la vie en société. Pour dire une dernière fois que nos vies ne tiennent qu'à un fil, que le destin s'écrit à chaque seconde, le livre se finit le 11 septembre 2001, à 8 heures du matin, alors que tout est encore calme à Manhattan : "il était encore huit heures et je marchais dans l'avenue sous ce ciel d'un bleu éclatant, heureux, mes amis, aussi heureux qu'homme le fut jamais en ce monde". Le livre se termine mais tout commence.

Lecture très conseillée.

lundi, 13 avril 2009

L'adolescence, la littérature, Salinger et tout

Agé de 90 ans aujourd'hui, l'américain J.D. Salinger est l'auteur de nombreuses nouvelles (souvent parues dans le New-Yorker) et d'un merveilleux livre sur l'adolescence, ayant marqué de nombreuses générations : The Catcher in The Rye (L'attrape-coeurs dans sa traduction française). Après le succès mondial de son roman dès les années 1950 (60 millions d'exemplaires vendus dans le monde jusqu'à aujourd'hui), Salinger quitta le monde de la foule, de la gloire et des médias, et vit aujourd'hui caché dans les bois du New Hampshire, entretenant ainsi le mystère.

Le roman de l'adolescence

"Si vous avez réellement envie d'entendre cette histoire, la première chose que vous voudrez sans doute savoir c'est où je suis né, ce que fut mon enfance pourrie et ce que faisaient mes parents et tout avant de m'avoir, enfin toute cette salade à la David Copperfield, mais à vous parler franchement je ne me sens guère disposé à entrer dans tout ça."

3386026842_c8d4219d18.jpg?v=0Comme il l'explique dès la première page, J.D. Salinger ne donnera pas à son lecteur ce qu'il attend. Il écrit ce qu'il veut, quand il veut, comme il veut. C'est-à-dire qu'il raconte, à la première personne et dans un style oral et familier, trois jours de la vie de Holden Caulfield, un adolescent américain de 16 ans qui se fait virer de son école (Pencey, en Pennsylvanie) et part pour New-York où il doit retrouver ses parents quelques jours plus tard pour les vacances de Noël.

Durant ces deux ou trois jours d'errance, Holden fait la pleine expérience de ce que sont l'adolescence, la liberté, la solitude, le bonheur. Holden coupe les ponts avec son école (qu'il n'aime pas comme toutes les autres écoles qu'il a pu faire, viré à chaque fois) et quitte sa chambre sans prévenir quiconque (ni ses profs, ni son colocataire Stradlater, ni son con de voisin de couloir, Akley, que personne n'aime et qui n'aime personne). Il prend le train pour New-York, où vivent ses parents et sa petite soeur Phoebe, mais ne veut pas aller directement à leur appartement pour éviter qu'ils ne comprennent tout de suite qu'il s'est encore fait virer de l'école. Holden décide donc d'errer seul dans New-York, aux quatres coins de Manhattan, et de dormir les soirs dans un hôtel minable (le Edmont Hotel).

Jours et nuits, Holden fait un peu ce qui lui plaît : il va dans des bars pour boire un coup, il rencontre des filles, en appelle d'autres ; il pense à son amie d'enfance Jane Gallagher et veut lui téléphoner ; il va à la patinoire de Central Park avec sa copine Sally Hayes et lui propose de partir très loin, pour toujours,  après quoi il l'insulte et la jette ; il se fait tabasser par Maurice, un proxénète amateur, pour ne pas avoir payer une passe ; il pense à sa soeur Phoebé qu'il aime tant et à ses deux frères, D.B. scénariste à Hollywood et Allie qui lui manque depuis sa mort à cause d'une leucémie ; il rend visite à un prof qu'il aime beaucoup, Mr Antolini, et se barre de chez lui en courant dans la nuit après une caresse bizarre ; il va à Central Park et se demande où vont les canards quand le lac gèle l'hiver ; il se faufile dans l'appartement de ses parents un soir et va voir Phoebé sans se faire remarquer, parce qu'il a envie de la voir ; il rêve d'une vie solitaire dans une cabane dans la forêt, loin de tout, et se décide à partir après avoir dit adieu et rendu son argent à Phoebé...

L'attrape-coeurs raconte tous ces moments, ces évènements, ces expériences, dans un langage très familier, presque injurieux. A chaque page, on peut lire des "ça me tue", des "et tout" qui donnent une vraie crédibilité au discours. En racontant son histoire, Holden s'adresse souvent à quelqu'un, lui disant "vous". Ce quelqu'un peut être compris comme le lecteur, mais les dernières pages nous révèlent que c'est aussi quelqu'un d'autre, ce qui donne une portée nouvelle au texte.

Au-delà du parcours de ce jeune Holden, L'attrape-coeurs raconte la vie complexe des adolescents, leurs problèmes, leurs envies, leurs sentiments. L'incroyable, c'est que ce roman date de 1951 et qu'il est toujours aussi actuel, aussi moderne, aussi juste ce qui donne une sacrée leçon aussi bien aux nostalgiques qu'aux adeptes du jeunisme.

La légende Salinger

Par ce roman monumental écrit quand il avait 30 ans, J.D. Salinger a touché des générations entières de jeunes mal compris par les adultes,  ce qui a suscité une incroyable passion autour de sa personne. A cette attente, à la célébrité, Salinger a préféré l'exil et le silence, dans sa cabane de bois du New Hampshire. Il n'a plus donné d'interview ou publié de texte depuis environ 40 ans. Il semblerait qu'il écrive encore et qu'il ait même écrit des livres complets sans vouloir les publier malgré l'incroyable attente de lecteurs amoureux.

3420050045_44056358d2.jpg?v=0Sa fille Margaret Ann a écrit un livre à son sujet L'attrape-Rêves mais son témoignage paraît plus cruel qu'intéressant. Par passion plus que par voyeurisme, de nombreux fans ont tenté d'aller le rencontrer à Cornish, New Hampshire, où il vit. Récemment, c'est Frédéric Beigbeder qui a voulu aller voir son auteur favori. Cette aventure a donné un documentaire intéressant intitulé L'attrape-Salinger (bande-annonce), qui se finit sur des images de Beigbeder dans les bois de Cornish, sur un chemin qui doit mener à la maison de Monsieur Salinger. Le film ne dit pas s'il a pu le rencontrer ne serait-ce qu'un instant ; après tout, c'est probablement pour le mieux tant Salinger mérite d'être respecté dans son intimité.

C'est d'ailleurs ce respect qui faisait dire à Nicolas Sirkis d'Indochine, dans la chanson "Des fleurs pour Salinger" qu'il consacre à l'écrivain américain :

Me serait-il possible de pouvoir lui parler / Le rencontrer / Me serait-il possible de pouvoir lui parler / Sans le contrarier

Mais laissez-lui un peu ses secrets à garder / Son intimité / C’est pour se protéger, il est fatigué / De toutes vos stupidités.



mercredi, 21 janvier 2009

Promenade avec Virginia Woolf

Petit billet après avoir lu La Promenade au Phare de Virginia Woolf, une belle lecture, très actuelle dans son analyse du lien social et familial.

VirginiaWoolf.jpgParmi les incontournables de la littérature anglaise, et même de la littérature du XXème siècle en général, il y a la britannique Virginia Woolf (1882-1941), auteure féministe issue d'une famille très intégrée au haut milieu littéraire anglais, et dont l'oeuvre fut marquée par des romans connus tels que Mrs. Dalloway (1925, adapté au cinéma par deux fois), Les Vagues (1931, traduit en français par Marguerite Yourcenar), et La Promenade au Phare (1927, publié par la maison d'édition  londonienne de l'auteure et de son mari), son meilleur livre selon elle, le plus autobiographique aussi.

En effet, Virginia Woolf s'inspire dans ce roman  (280 pages divisées en 3 parties inégales) de ses souvenirs d'enfance lorsqu'ils partaient en vacances en famille dans leur maison d'été de St-Ives, en bord de mer, à la pointe sud-ouest de l'Angleterre. L'auteure mêle sa propre histoire au roman, manière de parler librement de ses parents incarnés par Mr. et Mrs. Ramsay dans le roman.

L'écriture de Virginia Woolf délaisse l'action et le dialogue  (il se passe très peu de choses concrètes) pour se concentrer sur les sentiments, les réflexions, les non-dits. On navigue dans les pensées de chaque personnage, dans ce qu'ils ne disent pas, dans ce qu'ils n'osent exprimer à voix haute de peur de blesser, de déplaire,  d'avouer l'inavouable (comme ce fils qui, se sentant négligé par son père autoritaire Mr. Ramsay, veut parfois lui planter un couteau dans le coeur)... Parcourir ainsi les pensées des personnages se révèle violent puisqu'on découvre que la stabilité et le bonheur de ce cercle d'amis, de cette grande famille et de son couple central si fort et si beau (les Ramsay), reposent sur des choses cachées, des émotions non partagées, des critiques intériorisées, qui s'apparentent parfois à de l'immoralité et à de l'hypocrisie de la part des personnages, au premier rang desquelles la si respectée Mrs. Ramsay. Les relations sociales, même entre proches qui s'aiment, semblent ainsi pleines de secrets et de mensonges comme si l'on était finalement toujours seul et incompris.

2253031534.jpgDans la dernière partie du roman qui se situe plusieurs années plus tard, le contexte a brutalement changé (la guerre de 1914) et les personnages restants semblent vivre désormais dans le passé, à travers leurs souvenirs de cette époque. Lily Briscoe, une amie artiste des Ramsay, en vient même à avoir des visions et à parler intérieurement avec ceux qui ne sont plus là. Un symptôme que connaissait vraisemblablement la fragile Virginia Woolf puisque, dans une lettre laissée à son mari avant son suicide par noyade en 1941, elle écrivait : « Je commence à entendre des voix et ne peux pas me concentrer. Alors je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire. Tu m'as donné le plus grand bonheur possible... Je ne peux plus lutter, je sais que je gâche ta vie, que sans moi tu pourrais travailler. »

Difficile pour finir de ne pas faire un parallèle entre Virginia Woolf et Marcel Proust au niveau du style, du ton, de la voix : les deux auteurs se lisaient, et s'influençaient semble-t-il. Autres éléments qui rassemblent les deux contemporains, leur besoin de faire vivre à nouveau le passé par l'écriture, et leur fragilité -psychologique pour Woolf, plus physique pour Proust.

mardi, 04 novembre 2008

American Psycho, de Bret Easton Ellis

Le monde entier est aujourd'hui tourné vers l'Amérique, moment idéal pour découvrir un peu plus la société américaine. C'est ce que propose l'auteur américain Bret Easton Ellis, 44 ans, dans toute son oeuvre, et notamment dans ce roman à succès et à scandale, écrit en 1991 : American Psycho, une chronique de la haute société new-yorkaise des années 1980.

51VZZVHW12L._SS500_.jpgAmerican Psycho (wiki) raconte l'histoire de Patrick Bateman, un golden boy new-yorkais de 26 ans à qui tout sourit : il est beau, jeune, intelligent ; il a de l'argent, du succès et du goût ; il fréquente les milieux les plus sélects, a ses entrées dans les meilleurs restaurants et profite pleinement de sa vie.

Mais Patrick Bateman a un problème : la nuit, il devient un psychopathe qui tue selon ses envies, ses pulsions, ses humeurs. Des hommes, des femmes (souvent des conquêtes féminines, des amies, des prostituées), des animaux, des riches, des pauvres, des sans-abris, des homosexuels : Bateman tue avec froideur, violence, barbarie des victimes qu'il connait, des femmes avec qui il vient de coucher (les scènes de sexe puis de meurtre sont très détaillées par l'auteur, à la limite de la pornographie et du monstrueux, ce qui choqua beaucoup les lecteurs américains et valut à l'auteur des menaces de mort). Cette activité macabre est un défouloir dont il a besoin, et est même sa principale source de plaisir, un plaisir qui monte avec la violence, la barbarie du spectacle qu'il joue et met en scène. Le sens de cette folie meurtrière ? Nul ne le connaît, pas même Bateman: il tue parce qu'il en ressent l'envie et que rien ne l'en empêche. En effet, dans son monde, rien n'a de sens, donc rien n'est insensé. Quand Bateman comprend qu'un personnage a découvert le psychopate qui se cache en lui, sa seule réponse est en fait une déception : "Je veux juste continuer à jouer."

Ce côté nihiliste, en absence de sens, est aussi alimenté par l'absence totale de considérations morales ou de questionnement sur la justice, l'égalité, le droit. Dans l'univers qu'est Manhattan, "cette jungle" disait Tom Wolfe, seul compte ce qui est beau et esthétique, ce qui est cher, ce qui a de la valeur (ou une utilité au sens économique) : Bateman, à l'image de cette haute société new-yorkaise qui dispose de tout et n'a aucune limite, voue un culte au beau, au sens matériel et utilitariste. Dans chacune des scènes, les personnages sont méticuleusement décrits par le narrateur selon la marque et le créateur de leurs vétements, la beauté, la finesse et la musculature de leur physique, l'étendue de leur fortune. Les valeurs traditionnelles (telles que la gentillesse, l'honnêteté, le courage) n'ont ici aucun écho : il faut être et paraître beau, riche et désirable, quite à agir de façon détestable: « Cette époque n’est pas faite pour les innocents » explique Bateman.

Alors que le roman commençait par un avertissement "ABANDONNE TOUT ESPOIR, TOI QUI PENETRES ICI", il se termine à la 527ème page par un constat d'échec "SANS ISSUE", manière de dire qu'il n'y a pas d'espoir, que Bateman est condamné, prisonnier de son être vide et insensé.

A travers ce livre, l'écrivain fait certainement la critique d'une société très violente (celle du Manhattan des années 80, du crime et de la finance florissante) dont la vie est en perte de sens et de repères (société nihiliste plutôt qu'hédoniste) et qui se réfugie dans de sombres travers tels que l'alcool, la drogue et, parfois, le sang. Au-delà, Bret Easton Ellis dénonce, avec courage à mon sens, un modèle de société américain dangereux et nihiliste, une dystopie sans valeurs ni symboles, basé sur l'individualisation et la libéralisation, et donc la déconstruction du social, et qui survit par accoups, notamment par le trio explosif de "sex, drug, and violence".

Bref, c'est un roman au style très particulier (c'est du Ellis, tout simplement) souvent choquant et obscène, dans lequel on peine parfois à trouver du sens, mais qui, lorsque l'on va au-delà de l'apparence des mots, nous dit beaucoup sur les sociétés modernes et leur attirance pour un monde post-moderne bordé de récifs et de falaises.

*Notons que le héros, Patrick Bateman, n'est autre que le frère de Sean Bateman, le héros, tout aussi perdu et nihiliste, d'un autre roman de Bret Easton Ellis, Les Lois de l'attraction (que je vous conseille d'ailleurs, si vous aimez la littérature qui s'assume et qui écrit ce qu'on ose pas dire). Sean fait d'ailleurs une brève apparation dans American Psycho.

samedi, 23 février 2008

Tarass Boulba et le régal du roman historique

Nicolas Vassiliévitch Gogol, le père artistique de Mikhaïl Boulgakov, est un Voltaire ukrainien. C'est en tout cas l'idée que j'en ai après la lecture d'un de ses romans, Tarass Boulba, écrit dans les années 1830.

En voici un bref résumé tiré de Wikip :

"Tarass Boulba est un cosaque ukrainien fort et belliqueux. Ses deux fils, Andreï et Ostap, rentrant de Kiev, après avoir fini leurs études, sont très vite conduits à la setch, le campement militaire cosaque. Une rumeur circulant dans le camp constitue un motif suffisant pour entrer en guerre contre les Polonais, au nom de la défense de la foi orthodoxe.

La campagne féroce est marquée par le passage à l'ennemi d'Andreï, pour retrouver la fille du gouverneur. Pour sauver cette fille, Andreï devra apporter de la nourriture à la ville assiégée. Au court du combat, Tarass découvre son fils dans l'uniforme polonais. Tarass, humilié, le tue lui-même d'une balle dans la tête. Après l'arrivée de renforts polonais, la déroute des troupes cosaques est inévitable. Tarass Boulba finit par être capturé, puis est brûlé vif."

Ce roman nous plonge dans un monde, une époque, un style de vie, une philosophie inconnus, ou méconnus. Cette immersion se fait en douceur : l'auteur nous accompagne, nous fait part de ses remarques, de ses jugements. Il n'est pas question dans ce roman de juger, mais simplement de montrer. Montrer ce qu'étaient le XVIIeme siècle. Montrer ce qu'étaient les cosaques. Montrer ce qu'étaient les guerres de religion. Montrer ce qu'était la barbarie à visage humain comme dirait l'autre.

Finalement, c'est à un voyage dans le temps, dans l'espace, dans l'esprit, dans les valeurs, que nous invite Gogol. Dans le même genre, j'ai envie de citer Candide et Zadig de Voltaire. Le style en est proche. Le regard aussi. Le message enfin. Gogol, comme Voltaire, fait le portrait d'un monde où les hommes sont animés par les passions et les haines. Des hommes immodérés, des hommes belliqueux et inquisiteurs. En un mot, des barbares. Face à ce monde impitoyable et primaire (vide d'idées humanistes ou universalistes), Voltaire nous proposait Candide comme homme actuel, évolué, vertueux (bien que dépassé, naïf) ; Gogol nous propose quant à lui Andreï, le subversif, le romantique, prêt à trahir, prêt à mourir, prêt à renier son héritage cosaque, prêt à sacrifier sa foi, par amour.

Le roman historique en général me plaît car il est intemporel, il est délié de toute actualité, de tout préjugé. Il est un témoignage de ce qu'ont été l'homme et le monde à une époque. Ainsi, il remet tout en cause : nos valeurs, notre identité, notre nature, nos idées... L'homme a-t-il une seule nature ou nous éloignons nous chaque jour un peu plus de nos ancêtres ? Avons-nous une identité, durable et non évolutive ? Et quelles sont les plus grandes valeurs ? Autrefois le courage et le dévouement à la communauté, maintenant... Quelle est la pertinence de nos valeurs, de nos conceptions de l'homme, de la vie ? Beaucoup de questions pour peu de réponses absolues. Les romans historiques sont donc l'occasion de nous remettre en question, et de mesurer un peu mieux combien le présent est une poussière, un rien dans l'histoire, et combien le monde évolue vite : un jour cosaque, le lendemain tradeur ou astronaute. Dans ce mouvement qu'on pourrait appeler progrès, chaque génération a son lot de révolutions.

Pour lire ce roman en ebook, c'est ici

samedi, 19 janvier 2008

Le vieil homme et la mer

La littérature américaine, de ce que j'en sais, est intéressante pour connaître et comprendre l'esprit, la diversité, la beauté, et la force intérieure des Etats-Unis. Or, je connais très peu cette littérature-là: 2008 sera donc pour moi une année de lecture dédiée, en partie, aux grands auteurs américains du début du XXIeme et de la Beat-generation. J'essayerais de lire Faulkner, Miller, Mailer, Melville, London, Scott Fitzgerald, Capote, Kerouac... Je crois que c'est un passage obligé quand on veut découvrir les fondements de la société américaine, chose intéressante compte tenu de notre incompréhension, nous français, devant le spectacle de cette société, devant son immense foi chrétienne et son rejet de l'athéisme, devant ses excès et ses mises en scène, devant son american way of life, devant sa grande ouverture économique qui contraste avec son flagrant autocentrisme; bref, l'American Vertigo.

Donc hier, j'ai commencé par un classique, écrit en 1951 par un amoureux de la mer : Le vieil homme et la mer, d'Ernest Hemingway.

Il s'agit de l'histoire d'un vieux et pauvre pêcheur cubain, qui sort chaque jour en mer, mais ne prend plus rien depuis plusieurs mois. Son seul vrai compagnon est un jeune garçon, pêcheur lui-aussi, dont les parents ne veulent plus qu'il pêche avec le vieillard, car il ne prend plus rien. Un matin, le vieil homme part donc, seul, à la force de ses bras, dans le courant du Gulf stream. Il décide d'aller très loin, là où les autres pêcheurs ne vont jamais. Un gros poisson s'accroche à son hameçon: c'est le début d'un combat de 3 jours, durant lequel le vieil homme et son petit bateau se font tirer par l'énorme poisson, un espadon de 6 mètres. Ce duel se joue sur l'endurance, la ténacité, la force spirituelle aussi. <spoiler à partir de maintenant> Le vieillard arrive à en finir avec ce poisson, exceptionnel par sa force, sa grandeur, sa détermination. Le vieux attache sa prise sur un flanc de son petit bateau. Mais sur la chemin du retour, il est attaqué par des dizaines de requins, attirés par le sang de l'espadon. Malgré son courage, le vieil homme ne peut lutter, et les requins emportent une grande partie de son gros poisson, n'en laissant que le squelette. Le vieux est abattu, le sort s'est encore acharné sur lui. Sa vie ne changera pas, un ordre naturel semble conservé, malgré tous ses efforts et son courage.

L'incroyable de ce roman, c'est sa grande simplicité. Hemingway se concentre sur ce vieillard et son interminable lutte contre le poisson. L'auteur porte sur le vieillard un regard simple et sans apparat, vidé de tout préjugé, tout jugement, toute actualité même. Hemingway va ainsi à l'essentiel de cet homme, son coeur et son courage.

Ce qui est frappant dans ce personnage, c'est qu'il n'en est pas un: c'est seulement un homme qui vit sa vie, dans toute sa simplicité, qui ne joue pas un personnage. Cet homme est désuni du monde, il est seul et ne cherche pas à s'intégrer au monde pour en tirer du positif. En ce sens, il est spectateur du monde, comme le serait un paysan du Moyen-Age, qui sent qu'il n'a aucun moyen de changer le cours des choses, et accepte donc son sort de simple paysan aliéné, soumis aux ordres d'un seigneur, et sans avenir. Désuni du monde, mais très uni lui-même: cet homme ne fait qu'un. Il est au plus proche de sa personne, de ses sentiments. Il vit en harmonie avec lui-même. Son unique but semble être de continuer à vivre comme il le fait depuis toujours, vivre dans l'indifférence, à la marge de la société, en spectateur plutôt qu'en acteur. Se dégage ce ce portrait la sensation que cet homme ne connaît pas grand-chose du monde, mais qu'il connaît tout de lui-même.

Ce livre explore donc la vie humaine, les sentiments, les déceptions, les souffrances, le courage, le coeur et l'espérance. Il nous interroge aussi sur le poids, l'influence que peut avoir une vie sur le monde et notre capacité à changer, même faiblement, l'ordre des choses.

dimanche, 11 novembre 2007

"J'irai cracher sur vos tombes"

Boris Vian publia en 1936 ce roman sous un pseudonyme anglophone (Vernon Sullivan) pour tenter de toucher au plus près les américains. Son roman sera interdit en 1949 pour pornographie et immoralisme, mais n’en a pas moins été un best-seller.

Si vous en avez le temps et la force (il en faut beaucoup), lisez ce livre. Pourquoi faut-il le lire ?


Parce que ce roman est dur, horrible, terrible.


Dur. Car il s'attaque avec une incroyable puissance destructrice au puritanisme, à l'intolérance, au racisme. Sont visés ici les puritains américains (du Sud des Etats-Unis, du XIXeme et du début du XXeme), les racistes par nature ou tradition, ceux qui salissent, tuent et détruisent l'autre au nom de sa couleur, noire. Et, dans ce roman, les racistes sont désignés : ils sont les dominants, les riches, les exploiteurs, mais aussi dans une moindre mesure les citoyens, les villageois, les fermiers... Bref, une grande partie des contemporains blancs.


Horrible. Car ce roman est d'une violence sans nom. Les derniers chapitres sont à la limite du "lisible". Et cette violence est sanguinaire, animale, impitoyable, charnelle, savourée, jouissive, démoniaque. Cette violence est animée par un désir fou de vengeance de la part du narrateur, un homme noir de 26 ans qui n'en a pas la couleur, seulement les racines, et dont le jeune frère (lui bien noir) a été tué, pendu, par le père, blanc et raciste, d'une jeune fille qu'il aimait. Le narrateur veut donc prendre sa revanche, en choisissant pour victimes deux soeurs, jeunes, belles, attirantes, issues d'une même famille riche et puritaine, et déjà racistes.


Terrible. Car cette innommable violence est précédée de longs moments d'érotisme, souvent crûs et passionnels, entre le bourreau et ses futures victimes. Le sexe est ici un moyen de séduction, de domination, d'emprisonnement de la future victime. Par le sexe, le bourreau s'assure de la soumission morale, sentimentale, et physique de sa victime : son sort est alors entre ses mains ; il devient le maître et la victime son esclave, son jouet, sur lequel il peut cracher sa haine et son désir de vengeance.

Ce roman est une critique absolument terrible du racisme et de l'intolérance, instaurés en véritable tradition dans le Sud des Etats-Unis à cette époque.

 

Pour le lire en ebook, cliquez ici. Une garantie : ce livre ne vous laissera pas indifférent.