mardi, 04 novembre 2008

American Psycho, de Bret Easton Ellis

Le monde entier est aujourd'hui tourné vers l'Amérique, moment idéal pour découvrir un peu plus la société américaine. C'est ce que propose l'auteur américain Bret Easton Ellis, 44 ans, dans toute son oeuvre, et notamment dans ce roman à succès et à scandale, écrit en 1991 : American Psycho, une chronique de la haute société new-yorkaise des années 1980.

51VZZVHW12L._SS500_.jpgAmerican Psycho (wiki) raconte l'histoire de Patrick Bateman, un golden boy new-yorkais de 26 ans à qui tout sourit : il est beau, jeune, intelligent ; il a de l'argent, du succès et du goût ; il fréquente les milieux les plus sélects, a ses entrées dans les meilleurs restaurants et profite pleinement de sa vie.

Mais Patrick Bateman a un problème : la nuit, il devient un psychopathe qui tue selon ses envies, ses pulsions, ses humeurs. Des hommes, des femmes (souvent des conquêtes féminines, des amies, des prostituées), des animaux, des riches, des pauvres, des sans-abris, des homosexuels : Bateman tue avec froideur, violence, barbarie des victimes qu'il connait, des femmes avec qui il vient de coucher (les scènes de sexe puis de meurtre sont très détaillées par l'auteur, à la limite de la pornographie et du monstrueux, ce qui choqua beaucoup les lecteurs américains et valut à l'auteur des menaces de mort). Cette activité macabre est un défouloir dont il a besoin, et est même sa principale source de plaisir, un plaisir qui monte avec la violence, la barbarie du spectacle qu'il joue et met en scène. Le sens de cette folie meurtrière ? Nul ne le connaît, pas même Bateman: il tue parce qu'il en ressent l'envie et que rien ne l'en empêche. En effet, dans son monde, rien n'a de sens, donc rien n'est insensé. Quand Bateman comprend qu'un personnage a découvert le psychopate qui se cache en lui, sa seule réponse est en fait une déception : "Je veux juste continuer à jouer."

Ce côté nihiliste, en absence de sens, est aussi alimenté par l'absence totale de considérations morales ou de questionnement sur la justice, l'égalité, le droit. Dans l'univers qu'est Manhattan, "cette jungle" disait Tom Wolfe, seul compte ce qui est beau et esthétique, ce qui est cher, ce qui a de la valeur (ou une utilité au sens économique) : Bateman, à l'image de cette haute société new-yorkaise qui dispose de tout et n'a aucune limite, voue un culte au beau, au sens matériel et utilitariste. Dans chacune des scènes, les personnages sont méticuleusement décrits par le narrateur selon la marque et le créateur de leurs vétements, la beauté, la finesse et la musculature de leur physique, l'étendue de leur fortune. Les valeurs traditionnelles (telles que la gentillesse, l'honnêteté, le courage) n'ont ici aucun écho : il faut être et paraître beau, riche et désirable, quite à agir de façon détestable: « Cette époque n’est pas faite pour les innocents » explique Bateman.

Alors que le roman commençait par un avertissement "ABANDONNE TOUT ESPOIR, TOI QUI PENETRES ICI", il se termine à la 527ème page par un constat d'échec "SANS ISSUE", manière de dire qu'il n'y a pas d'espoir, que Bateman est condamné, prisonnier de son être vide et insensé.

A travers ce livre, l'écrivain fait certainement la critique d'une société très violente (celle du Manhattan des années 80, du crime et de la finance florissante) dont la vie est en perte de sens et de repères (société nihiliste plutôt qu'hédoniste) et qui se réfugie dans de sombres travers tels que l'alcool, la drogue et, parfois, le sang. Au-delà, Bret Easton Ellis dénonce, avec courage à mon sens, un modèle de société américain dangereux et nihiliste, une dystopie sans valeurs ni symboles, basé sur l'individualisation et la libéralisation, et donc la déconstruction du social, et qui survit par accoups, notamment par le trio explosif de "sex, drug, and violence".

Bref, c'est un roman au style très particulier (c'est du Ellis, tout simplement) souvent choquant et obscène, dans lequel on peine parfois à trouver du sens, mais qui, lorsque l'on va au-delà de l'apparence des mots, nous dit beaucoup sur les sociétés modernes et leur attirance pour un monde post-moderne bordé de récifs et de falaises.

*Notons que le héros, Patrick Bateman, n'est autre que le frère de Sean Bateman, le héros, tout aussi perdu et nihiliste, d'un autre roman de Bret Easton Ellis, Les Lois de l'attraction (que je vous conseille d'ailleurs, si vous aimez la littérature qui s'assume et qui écrit ce qu'on ose pas dire). Sean fait d'ailleurs une brève apparation dans American Psycho.

samedi, 23 février 2008

Tarass Boulba et le régal du roman historique

Nicolas Vassiliévitch Gogol, le père artistique de Mikhaïl Boulgakov, est un Voltaire ukrainien. C'est en tout cas l'idée que j'en ai après la lecture d'un de ses romans, Tarass Boulba, écrit dans les années 1830.

En voici un bref résumé tiré de Wikip :

"Tarass Boulba est un cosaque ukrainien fort et belliqueux. Ses deux fils, Andreï et Ostap, rentrant de Kiev, après avoir fini leurs études, sont très vite conduits à la setch, le campement militaire cosaque. Une rumeur circulant dans le camp constitue un motif suffisant pour entrer en guerre contre les Polonais, au nom de la défense de la foi orthodoxe.

La campagne féroce est marquée par le passage à l'ennemi d'Andreï, pour retrouver la fille du gouverneur. Pour sauver cette fille, Andreï devra apporter de la nourriture à la ville assiégée. Au court du combat, Tarass découvre son fils dans l'uniforme polonais. Tarass, humilié, le tue lui-même d'une balle dans la tête. Après l'arrivée de renforts polonais, la déroute des troupes cosaques est inévitable. Tarass Boulba finit par être capturé, puis est brûlé vif."

Ce roman nous plonge dans un monde, une époque, un style de vie, une philosophie inconnus, ou méconnus. Cette immersion se fait en douceur : l'auteur nous accompagne, nous fait part de ses remarques, de ses jugements. Il n'est pas question dans ce roman de juger, mais simplement de montrer. Montrer ce qu'étaient le XVIIeme siècle. Montrer ce qu'étaient les cosaques. Montrer ce qu'étaient les guerres de religion. Montrer ce qu'était la barbarie à visage humain comme dirait l'autre.

Finalement, c'est à un voyage dans le temps, dans l'espace, dans l'esprit, dans les valeurs, que nous invite Gogol. Dans le même genre, j'ai envie de citer Candide et Zadig de Voltaire. Le style en est proche. Le regard aussi. Le message enfin. Gogol, comme Voltaire, fait le portrait d'un monde où les hommes sont animés par les passions et les haines. Des hommes immodérés, des hommes belliqueux et inquisiteurs. En un mot, des barbares. Face à ce monde impitoyable et primaire (vide d'idées humanistes ou universalistes), Voltaire nous proposait Candide comme homme actuel, évolué, vertueux (bien que dépassé, naïf) ; Gogol nous propose quant à lui Andreï, le subversif, le romantique, prêt à trahir, prêt à mourir, prêt à renier son héritage cosaque, prêt à sacrifier sa foi, par amour.

Le roman historique en général me plaît car il est intemporel, il est délié de toute actualité, de tout préjugé. Il est un témoignage de ce qu'ont été l'homme et le monde à une époque. Ainsi, il remet tout en cause : nos valeurs, notre identité, notre nature, nos idées... L'homme a-t-il une seule nature ou nous éloignons nous chaque jour un peu plus de nos ancêtres ? Avons-nous une identité, durable et non évolutive ? Et quelles sont les plus grandes valeurs ? Autrefois le courage et le dévouement à la communauté, maintenant... Quelle est la pertinence de nos valeurs, de nos conceptions de l'homme, de la vie ? Beaucoup de questions pour peu de réponses absolues. Les romans historiques sont donc l'occasion de nous remettre en question, et de mesurer un peu mieux combien le présent est une poussière, un rien dans l'histoire, et combien le monde évolue vite : un jour cosaque, le lendemain tradeur ou astronaute. Dans ce mouvement qu'on pourrait appeler progrès, chaque génération a son lot de révolutions.

Pour lire ce roman en ebook, c'est ici

samedi, 19 janvier 2008

Le vieil homme et la mer

La littérature américaine, de ce que j'en sais, est intéressante pour connaître et comprendre l'esprit, la diversité, la beauté, et la force intérieure des Etats-Unis. Or, je connais très peu cette littérature-là: 2008 sera donc pour moi une année de lecture dédiée, en partie, aux grands auteurs américains du début du XXIeme et de la Beat-generation. J'essayerais de lire Faulkner, Miller, Mailer, Melville, London, Scott Fitzgerald, Capote, Kerouac... Je crois que c'est un passage obligé quand on veut découvrir les fondements de la société américaine, chose intéressante compte tenu de notre incompréhension, nous français, devant le spectacle de cette société, devant son immense foi chrétienne et son rejet de l'athéisme, devant ses excès et ses mises en scène, devant son american way of life, devant sa grande ouverture économique qui contraste avec son flagrant autocentrisme; bref, l'American Vertigo.

Donc hier, j'ai commencé par un classique, écrit en 1951 par un amoureux de la mer : Le vieil homme et la mer, d'Ernest Hemingway.

Il s'agit de l'histoire d'un vieux et pauvre pêcheur cubain, qui sort chaque jour en mer, mais ne prend plus rien depuis plusieurs mois. Son seul vrai compagnon est un jeune garçon, pêcheur lui-aussi, dont les parents ne veulent plus qu'il pêche avec le vieillard, car il ne prend plus rien. Un matin, le vieil homme part donc, seul, à la force de ses bras, dans le courant du Gulf stream. Il décide d'aller très loin, là où les autres pêcheurs ne vont jamais. Un gros poisson s'accroche à son hameçon: c'est le début d'un combat de 3 jours, durant lequel le vieil homme et son petit bateau se font tirer par l'énorme poisson, un espadon de 6 mètres. Ce duel se joue sur l'endurance, la ténacité, la force spirituelle aussi. <spoiler à partir de maintenant> Le vieillard arrive à en finir avec ce poisson, exceptionnel par sa force, sa grandeur, sa détermination. Le vieux attache sa prise sur un flanc de son petit bateau. Mais sur la chemin du retour, il est attaqué par des dizaines de requins, attirés par le sang de l'espadon. Malgré son courage, le vieil homme ne peut lutter, et les requins emportent une grande partie de son gros poisson, n'en laissant que le squelette. Le vieux est abattu, le sort s'est encore acharné sur lui. Sa vie ne changera pas, un ordre naturel semble conservé, malgré tous ses efforts et son courage.

L'incroyable de ce roman, c'est sa grande simplicité. Hemingway se concentre sur ce vieillard et son interminable lutte contre le poisson. L'auteur porte sur le vieillard un regard simple et sans apparat, vidé de tout préjugé, tout jugement, toute actualité même. Hemingway va ainsi à l'essentiel de cet homme, son coeur et son courage.

Ce qui est frappant dans ce personnage, c'est qu'il n'en est pas un: c'est seulement un homme qui vit sa vie, dans toute sa simplicité, qui ne joue pas un personnage. Cet homme est désuni du monde, il est seul et ne cherche pas à s'intégrer au monde pour en tirer du positif. En ce sens, il est spectateur du monde, comme le serait un paysan du Moyen-Age, qui sent qu'il n'a aucun moyen de changer le cours des choses, et accepte donc son sort de simple paysan aliéné, soumis aux ordres d'un seigneur, et sans avenir. Désuni du monde, mais très uni lui-même: cet homme ne fait qu'un. Il est au plus proche de sa personne, de ses sentiments. Il vit en harmonie avec lui-même. Son unique but semble être de continuer à vivre comme il le fait depuis toujours, vivre dans l'indifférence, à la marge de la société, en spectateur plutôt qu'en acteur. Se dégage ce ce portrait la sensation que cet homme ne connaît pas grand-chose du monde, mais qu'il connaît tout de lui-même.

Ce livre explore donc la vie humaine, les sentiments, les déceptions, les souffrances, le courage, le coeur et l'espérance. Il nous interroge aussi sur le poids, l'influence que peut avoir une vie sur le monde et notre capacité à changer, même faiblement, l'ordre des choses.

dimanche, 11 novembre 2007

"J'irai cracher sur vos tombes"

Boris Vian publia en 1936 ce roman sous un pseudonyme anglophone (Vernon Sullivan) pour tenter de toucher au plus près les américains. Son roman sera interdit en 1949 pour pornographie et immoralisme, mais n’en a pas moins été un best-seller.

Si vous en avez le temps et la force (il en faut beaucoup), lisez ce livre. Pourquoi faut-il le lire ?


Parce que ce roman est dur, horrible, terrible.


Dur. Car il s'attaque avec une incroyable puissance destructrice au puritanisme, à l'intolérance, au racisme. Sont visés ici les puritains américains (du Sud des Etats-Unis, du XIXeme et du début du XXeme), les racistes par nature ou tradition, ceux qui salissent, tuent et détruisent l'autre au nom de sa couleur, noire. Et, dans ce roman, les racistes sont désignés : ils sont les dominants, les riches, les exploiteurs, mais aussi dans une moindre mesure les citoyens, les villageois, les fermiers... Bref, une grande partie des contemporains blancs.


Horrible. Car ce roman est d'une violence sans nom. Les derniers chapitres sont à la limite du "lisible". Et cette violence est sanguinaire, animale, impitoyable, charnelle, savourée, jouissive, démoniaque. Cette violence est animée par un désir fou de vengeance de la part du narrateur, un homme noir de 26 ans qui n'en a pas la couleur, seulement les racines, et dont le jeune frère (lui bien noir) a été tué, pendu, par le père, blanc et raciste, d'une jeune fille qu'il aimait. Le narrateur veut donc prendre sa revanche, en choisissant pour victimes deux soeurs, jeunes, belles, attirantes, issues d'une même famille riche et puritaine, et déjà racistes.


Terrible. Car cette innommable violence est précédée de longs moments d'érotisme, souvent crûs et passionnels, entre le bourreau et ses futures victimes. Le sexe est ici un moyen de séduction, de domination, d'emprisonnement de la future victime. Par le sexe, le bourreau s'assure de la soumission morale, sentimentale, et physique de sa victime : son sort est alors entre ses mains ; il devient le maître et la victime son esclave, son jouet, sur lequel il peut cracher sa haine et son désir de vengeance.

Ce roman est une critique absolument terrible du racisme et de l'intolérance, instaurés en véritable tradition dans le Sud des Etats-Unis à cette époque.

 

Pour le lire en ebook, cliquez ici. Une garantie : ce livre ne vous laissera pas indifférent.