dimanche, 14 décembre 2008

Littérature, génuflexion et critique

Le petit milieu parisien de la littérature contemporaine française -auteurs, éditeurs, journalistes- ne brille pas toujours par sa noblesse, son éthique et son amour pour les beaux livres. Arrangements entre amis, renvois d'ascenseurs, éloges réciproques, corporatisme, insultes, menaces envers les critiques de ce système, font malheureusement parti du paysage littéraire français, un milieu qui semble parfois plus intéressé par la courtisanerie et la génuflexion que par la critique objective des textes et le triomphe de la qualité sur le marketing.

L'origine de la tempête

jourde.jpgC'est ce système, et ces pratiques, que dénoncât le critique littéraire Pierre Jourde (à l'instar de Jean-Philippe Domecq en 2002 avec Qui a peur de la littérature ?, ou plus largement Régis Debray en 1986 avec Le pouvoir intellectuel en France), en 2002, dans La littérature sans estomac (titre en hommage au texte de 1950 de Julien Gracq), essai publié par l'éditeur et critique Eric Naulleau chez "L'esprit des péninsules". Dans ce livre de 300 pages, Pierre Jourde s'attaquait à de nombreux auteurs (à succès pour certains tels Christine Angot, Marie Darrieussecq et Philippe Sollers) qui ne brillent guère, selon lui au moins, par leur style et la profondeur de leurs textes. Jourde dénonçait également les amitiés, les éloges répétés et les renvois d'ascenseurs entre le supplément littéraire Le Monde des Livres (véritable bible littéraire à l'époque, dirigé par Josyane Savigneau) et de nombreux auteurs toujours très bien traités par le journal (Philippe Sollers au premier chef).

Dénonçant un vaste système dans lequel de nombreux médias, journalistes et critiques littéraires baignaient, la parution de La littérature sans estomac déclencha une véritable tempête dans le milieu littéraire français, et Pierre Jourde reçut des réponses imagées ("crétin des alpes" car prof à Besançon, "mysogyne" car attaquant notamment Josyane Savigneau, participant à la "lepénisation des esprits"),  voire parfois clairement insultantes et menaçantes (pas la peine de citer de telles remarques haineuses), de la part des nombreuses personnes visées, au premier rang desquelles la directrice du Monde des Livres, Josyane Savigneau.

Deuxième salve

3098943224_b48353051b.jpg?v=0En guise de réponse à cette volée de bois vert, les critiques et amis Pierre Jourde et Eric Naulleau publièrent en décembre 2003 leurs deux réponses dans un même livre  de 190 pages : Petit déjeuner chez Tyrannie pour Naulleau (en référence à la célèbre nouvelle de Truman Capote, présentée sur ce blog)  et Le crétinisme alpin pour Jourde (en référence aux insultes qu'il reçut).

Ces deux textes courts (110 pages pour le premier, 50 pour le second) répondent à leur manière, mais avec un style proche (maniant avec aisance humour et ironie sans altérer le sens derrière les bons mots), à tous ceux -journalistes et auteurs, en très grand nombre- qui ont brillé par leur bêtise et parfois leur haine en réaction au premier brulôt de Jourde. Derrière le texte d'apparence très respectueuse et même niaise, les deux compères ne sont pas tendres avec tout ce petit monde de la littérature française qui n'aime pas qu'on le critique et qui, au lieu de répondre démocratiquement avec des arguments préfère insulter bassement le coupable : Jourde serait un écrivain raté revanchard et envieux, Jourde serait mysogyne et homosexuel, Jourde serait un pauvre universitaire provincial envieux à l'égard de Paris-capitale, Jourde serait lepéniste et fasciste... Tout est bon pour discréditer celui qui dénonce un système bien en place où tout est fait pour conserver un ordre naturel où quelques auteurs, quelques éditeurs et quelques journalistes décident de la pluie et du beau temps en matière de littérature en France.

Les livres successifs de Pierre Jourde et Eric Naulleau sur ce sujet (dernier en date, Le Jourde & Naulleau : précis de littérature du XXIème siècle) sont donc intéressants car ils nous donnent un aperçu du milieu littéraire français et de la façon dont certains auteurs sont encensés quand d'autres sont ignorés, l'affichage médiatique n'étant que rarement proportionnel au talent littéraire. Les deux critiques tentent, honnêtement, guidés par un idéal littéraire à mon avis, de démonter un système d'amitiés et de courtisaneries, afin que la qualité des livres édités et vendus redeveniennent le premier enjeu du secteur de l'édition en France. Et on leur souhaite de réussir.

jeudi, 11 décembre 2008

Si c'est un homme, de Primo Levi

Parmi les lectures incontournables, il y a Si c'est un homme,de Primo Levi.

ltPrimoLevi.jpgPrimo Levi (1919-1987) était un jeune chimiste juif italien. Déporté en janvier 1944 et emprisonné  à la Buna, le camp de travail d'Auschwitz, il fut liberé par l'Armée rouge quelques mois plus tard, le 27 janvier 1945, alors que les nazis avaient abandonné le camp sous la pression soviétique, forçant de nombreux prisonniers à les suivre à pied ("les marches de la mort").

Durant les deux années qui suivirent sa libération, Primo Levi écrivit son expérience des camps, témoignage qui fut publié en Italie en 1947 mais qui tarda à se faire remarquer (le livre ne sera traduit en français qu'en 1987).

3029648364_5cc225b6c5.jpg?v=0En 180 pages, Levi raconte l'horreur des camps depuis son arrivée en train (et les premières séléction entre hommes, femmes et enfants) jusqu'à sa libération un an plus tard. Son écriture correspond plus à une description sociologique, neutre et dépassionnée des camps qu'au témoignage-type de survivant, narration subjective laissant libre cours aux émotions. Il raconte le fonctionnement et l'organisation du camp, sa rationalité déshumanisante, son modèle hiérarchique très abouti, l'extrême dureté du travail, le froid terrible en hiver, le manque permanent de nourriture et la nécessité pour les prisonniers de commercer entre eux ou avec les travailleurs civils libres pour obtenir de meilleures conditions d'existence. Levi explique que le camp supprime une grand part de l'humanité et de la dignité des prisonniers, soumis à d'insoutenables scènes de violence, d'asservissement et de honte (pour le régime nazi, les prisonniers ne sont qu'un facteur de production, identifiés par un simple numéro : 174517 pour Primo Levi) et n'ayant que peu d'occasions de tisser des liens entre eux, notamment à cause de la barrière des langues.

Alors qu'en seulement quelques mois 70 des 96 compagnons juifs italiens de son convoi sont déjà morts (du froid, de la maladie, des exécutions, des chambres à gaz), Levi a la chance d'être retenu pour travailler dans un laboratoire de chimie, un travail moins rude qu'à l'extérieur qui l'épargnera notamment des séléctions au cours desquelles les prisonniers les plus faibles, et donc les moins utiles économiquement, étaient identifiés et envoyés aux chambres à gaz. Son autre chance au camp fut de tomber malade et d'aller à l'infirmerie au moment où la situation empirait pour les nazis. Quand le camp fut vidé, les malades qui ne pouvaient pas marcher restèrent au camp, abandonnés à eux-mêmes. Pendant quelques jours, en attendant le secours des soviétiques, Levi et quelques autres vécurent en totale autarcie dans le camp, devant par exemple trouver de quoi se nourrir et se chauffer.

Si c'est un homme doit être lu car il témoigne, dans un style neutre, de l'horreur des camps, de la violence et de l'ordre inébranlable qui y régnaient. Levi conclut que ces camps n'étaient pas inhumains mais plutôt anti-humains car tout y était organisé pour nier l'humanité de chacun des prisonniers, des hommes n'ayant plus d'espoir et dont le seul horizon était la mort assurée : cette caractéristique très particulière au fascisme nazi le différencie, selon Levi, du totalitarisme soviétique incarné par les goulags et raconté, de l'intérieur aussi, par Alexandre Soljenitsyne.

mardi, 04 novembre 2008

American Psycho, de Bret Easton Ellis

Le monde entier est aujourd'hui tourné vers l'Amérique, moment idéal pour découvrir un peu plus la société américaine. C'est ce que propose l'auteur américain Bret Easton Ellis, 44 ans, dans toute son oeuvre, et notamment dans ce roman à succès et à scandale, écrit en 1991 : American Psycho, une chronique de la haute société new-yorkaise des années 1980.

51VZZVHW12L._SS500_.jpgAmerican Psycho (wiki) raconte l'histoire de Patrick Bateman, un golden boy new-yorkais de 26 ans à qui tout sourit : il est beau, jeune, intelligent ; il a de l'argent, du succès et du goût ; il fréquente les milieux les plus sélects, a ses entrées dans les meilleurs restaurants et profite pleinement de sa vie.

Mais Patrick Bateman a un problème : la nuit, il devient un psychopathe qui tue selon ses envies, ses pulsions, ses humeurs. Des hommes, des femmes (souvent des conquêtes féminines, des amies, des prostituées), des animaux, des riches, des pauvres, des sans-abris, des homosexuels : Bateman tue avec froideur, violence, barbarie des victimes qu'il connait, des femmes avec qui il vient de coucher (les scènes de sexe puis de meurtre sont très détaillées par l'auteur, à la limite de la pornographie et du monstrueux, ce qui choqua beaucoup les lecteurs américains et valut à l'auteur des menaces de mort). Cette activité macabre est un défouloir dont il a besoin, et est même sa principale source de plaisir, un plaisir qui monte avec la violence, la barbarie du spectacle qu'il joue et met en scène. Le sens de cette folie meurtrière ? Nul ne le connaît, pas même Bateman: il tue parce qu'il en ressent l'envie et que rien ne l'en empêche. En effet, dans son monde, rien n'a de sens, donc rien n'est insensé. Quand Bateman comprend qu'un personnage a découvert le psychopate qui se cache en lui, sa seule réponse est en fait une déception : "Je veux juste continuer à jouer."

Ce côté nihiliste, en absence de sens, est aussi alimenté par l'absence totale de considérations morales ou de questionnement sur la justice, l'égalité, le droit. Dans l'univers qu'est Manhattan, "cette jungle" disait Tom Wolfe, seul compte ce qui est beau et esthétique, ce qui est cher, ce qui a de la valeur (ou une utilité au sens économique) : Bateman, à l'image de cette haute société new-yorkaise qui dispose de tout et n'a aucune limite, voue un culte au beau, au sens matériel et utilitariste. Dans chacune des scènes, les personnages sont méticuleusement décrits par le narrateur selon la marque et le créateur de leurs vétements, la beauté, la finesse et la musculature de leur physique, l'étendue de leur fortune. Les valeurs traditionnelles (telles que la gentillesse, l'honnêteté, le courage) n'ont ici aucun écho : il faut être et paraître beau, riche et désirable, quite à agir de façon détestable: « Cette époque n’est pas faite pour les innocents » explique Bateman.

Alors que le roman commençait par un avertissement "ABANDONNE TOUT ESPOIR, TOI QUI PENETRES ICI", il se termine à la 527ème page par un constat d'échec "SANS ISSUE", manière de dire qu'il n'y a pas d'espoir, que Bateman est condamné, prisonnier de son être vide et insensé.

A travers ce livre, l'écrivain fait certainement la critique d'une société très violente (celle du Manhattan des années 80, du crime et de la finance florissante) dont la vie est en perte de sens et de repères (société nihiliste plutôt qu'hédoniste) et qui se réfugie dans de sombres travers tels que l'alcool, la drogue et, parfois, le sang. Au-delà, Bret Easton Ellis dénonce, avec courage à mon sens, un modèle de société américain dangereux et nihiliste, une dystopie sans valeurs ni symboles, basé sur l'individualisation et la libéralisation, et donc la déconstruction du social, et qui survit par accoups, notamment par le trio explosif de "sex, drug, and violence".

Bref, c'est un roman au style très particulier (c'est du Ellis, tout simplement) souvent choquant et obscène, dans lequel on peine parfois à trouver du sens, mais qui, lorsque l'on va au-delà de l'apparence des mots, nous dit beaucoup sur les sociétés modernes et leur attirance pour un monde post-moderne bordé de récifs et de falaises.

*Notons que le héros, Patrick Bateman, n'est autre que le frère de Sean Bateman, le héros, tout aussi perdu et nihiliste, d'un autre roman de Bret Easton Ellis, Les Lois de l'attraction (que je vous conseille d'ailleurs, si vous aimez la littérature qui s'assume et qui écrit ce qu'on ose pas dire). Sean fait d'ailleurs une brève apparation dans American Psycho.

lundi, 22 septembre 2008

"Les choses", chronique d'une société matérialiste

perec.gifEn 1965 paraît chez Julliard Les choses. Une histoire des années soixante, un livre de 130 pages qui recevra le prix Renaudot et obtiendra un large accueil en librairie. L'auteur signe-là son premier roman, il s'appelle Georges Perec, un jeune écrivain de 29 ans né avec la guerre et orphelin depuis l'âge de 7 ans.

L'histoire

Ce livre a pour cadre l'après-guerre et les années 1960. Ces années-là, partie des Trente Glorieuses, sont marquées par le développement économique de la France et l'accès au confort de millions de Français. Les années de privation et les tickets de rationnement ne sont qu'un lointain souvenir. Désormais, les Français sont des consommateurs à la recherche de ce que cette nouvelle époque peut leur offrir de mieux : qualité de vie, confort matériel, réussite sociale.

C'est cette histoire que nous raconte Perec à travers un regard porté sur la vie d'un couple de jeunes Français de vingt ans, Jérôme et Sylvie, psychosociologues faisant des enquêtes d'opinion auprès des consommateurs de divers produits. Ces jeunes actifs appartiennent à la classe moyenne, ils sont parisiens, vivent un train de vie normal, travaillent et vivent sobrement, ont des amis, font des sorties... Une vie banale qui ne leur suffit pas dans cette époque où tous les espoirs semblent permis.

Ils veulent plus : plus de beaux vêtements, plus de beaux meubles, plus d'espace dans leur appartement, plus de fête, plus d'amis, plus de confort. Mais les rêves matérialistes de Jérôme et Sylvie se confrontent jour après jour à la réalité : ils ne sont pas riches et ne peuvent s'en offrir le train de vie. Ce constat, qu'ils prennent comme un échec, leur est difficile à accepter. Et chaque jour leur déception grandit devant l'écart entre leur vie quotidienne et celle dont ils rêvent.

Cette déception de tous les jours, que les quelques achats qu'ils se permettent ne suffisent plus à faire taire, les pousse un jour à partir, à quitter Paris. Ce sera la Tunisie, suite à une annonce de travail (un poste de professeur, Sylvie semble qualifiée) parue dans le journal. Mais la ville chaude et agitée dont ils rêvaient, Tunis, ne sera pas le lieu de leur nouvelle vie d'expatriés. Ils iront à Sfax, une petite ville morne, ennuyeuse et sans éclat pour un jeune couple de Français ne connaissant personne. Le salaire de Sylvie leur permet de vivre comme la plupart des Tunisiens, mais ce style de vie ne leur plaît pas, ne leur suffit pas. Ils ont le sentiment de ne pas vivre leur vie ici, de s'ennuyer, de ne prendre aucun plaisir, et ils veulent plus. « Leur vie était comme une trop longue habitude, comme un ennui presque serein : une vie sans rien. »

Face au constat que leur exil ne leur avait rien apporté de nouveau ou de meilleur, ils décident de rentrer à Paris. Mais leur vie restera la même de retour dans la capitale. Une vie de déceptions, jamais aboutie, sans grands bonheurs, une vie de rêves déçus.

Le portrait d'une génération matérialiste

cclc.jpgCe roman ressemble à une chronique des années 1960, une décennie où tous les rêves étaient permis pour chaque jeune Français volontaire. Ce roman raconte les désillusions de cette génération qui a vu la naissance d'une société de consommation mais en est ressortie déçue : la carrière professionnelle de ces jeunes actifs (et leur salaire) ne pouvaient suivre le rythme du progrès matériel que la télévision leur faisait miroiter. Leurs rêves étaient toujours plus grands, et leur vie, pourtant en constant progrès vers le mieux, n'était qu'un enchaînement de déceptions et de désirs non réalisés.

On peut aussi voir dans ce roman une critique de l'homme matérialiste moderne, vite ennuyé par ce qu'il possède déjà et perpétuellement attiré par ce qu'il n'a pas : dynamique d'asservissement et de déception regretteront certains; dynamique de progrès diront les autres.

vendredi, 25 avril 2008

Sur la route, de Jack Kerouac

Sur la route, écrit en 1947, en seulement trois semaines (sous drogue, dit la légende), puis publié dix ans plus tard aux Etats-Unis, est certainement l’œuvre majeure de la Beat Generation, ce courant littéraire américain du milieu du siècle composé d’écrivains battus, foutus, perdus, en manque de sens et de repères et refusant de se fondre dans la morale, dans la culture puritaine de l'époque.

Ce roman autobiographique connaîtra un fort succès que l’auteur, Jack Kerouac, aura beaucoup de mal à gérer. Il en mourra même, à 47 ans, à la suite d’une longue dépression où tous les abus s’étaient invités.

 

 

L’auteur, parlons-en : Jack Kerouac, né en 1922, des origines bretonnes, grand sportif au niveau universitaire, destin brisé par une blessure ; se retrouve à faire des études et se met à écrire, dans un style très personnel et spontané, sans détours ni artifices ; devient contre son gré le leader de toute une génération littéraire marquée par la recherche de sens ; ce sens, Kerouac le touchera du doigt par la philosophie, puis par le bouddhisme, sans jamais le maîtriser pleinement.

Sur la route est un roman autobiographique : l’auteur y joue son rôle, derrière un pseudonyme (Sal Paradise) ; ses amis de l’époque sont aussi très présents : Neal Cassady (Dean Moriarty dans le livre : jouisseur aventureux et turbulent, vivant dans l’instant sans jamais penser au lendemain, conducteur d’exception : il est le héros du livre, celui autour de qui tournent tous les personnages, et surtout Sal), Allen Ginsberg (alias Carlo Marx : amateur de philosophie et d’écriture, puis jazzman dans un club à la fin de l’histoire) et William Burroughs (nommé Old Bull Lee : prof déjanté, fan de gros calibres, détestant les gens de gauche et les flics, les bras pleins de piqûres de junky).

L’histoire tourne principalement autour des destins, entrecroisés, de ces quelques amis. Le roman raconte leurs virées, sur les routes, à travers les Etats-Unis puis jusqu'au Mexique, où ils vécurent comme des vagabonds, faisant du stop ou volant des voitures, abusant d'alcool et de thé (marijuana), se livrant à des aventures d'un soir aux quatre coins du pays, dormant et mangeant là où ils en avaient l'occasion, et vivant follement tous les instants. Des vagabonds. Des orphelins de l'industrialisation et du rêve américain. Des chercheurs de sens. Des hommes sans repères, sans bornes, sans morale. De simples jouisseurs de l'instant en attente du nirvana. Des anachroniques qui vivaient dans leur bulle, avec leurs codes et leur philosophie. Des pré-soixante-huitards peut-être.

Ce roman, c'est 430 pages de voyage à travers ces destins américains abandonnés, solitaires, déconnectés. Des anti-système qui ont, petit à petit et sans vraiment le vouloir, lâché leur routine pour une vie irresponsable à la recherche d'un peu de douceur et de plaisir. Des instantistes (ou hédonistes), guidés par leurs seules envies.

Ce roman, c'est donc une grande bouffée d'air, venant de loin, pour nos vieilles sociétés ultra-structurées, hierarchisées, codifiées. A lire si notre système vous pèse ou si vous voulez voyager, dans le temps, dans l'espace et dans la manière de vivre.

samedi, 19 janvier 2008

Le vieil homme et la mer

La littérature américaine, de ce que j'en sais, est intéressante pour connaître et comprendre l'esprit, la diversité, la beauté, et la force intérieure des Etats-Unis. Or, je connais très peu cette littérature-là: 2008 sera donc pour moi une année de lecture dédiée, en partie, aux grands auteurs américains du début du XXIeme et de la Beat-generation. J'essayerais de lire Faulkner, Miller, Mailer, Melville, London, Scott Fitzgerald, Capote, Kerouac... Je crois que c'est un passage obligé quand on veut découvrir les fondements de la société américaine, chose intéressante compte tenu de notre incompréhension, nous français, devant le spectacle de cette société, devant son immense foi chrétienne et son rejet de l'athéisme, devant ses excès et ses mises en scène, devant son american way of life, devant sa grande ouverture économique qui contraste avec son flagrant autocentrisme; bref, l'American Vertigo.

Donc hier, j'ai commencé par un classique, écrit en 1951 par un amoureux de la mer : Le vieil homme et la mer, d'Ernest Hemingway.

Il s'agit de l'histoire d'un vieux et pauvre pêcheur cubain, qui sort chaque jour en mer, mais ne prend plus rien depuis plusieurs mois. Son seul vrai compagnon est un jeune garçon, pêcheur lui-aussi, dont les parents ne veulent plus qu'il pêche avec le vieillard, car il ne prend plus rien. Un matin, le vieil homme part donc, seul, à la force de ses bras, dans le courant du Gulf stream. Il décide d'aller très loin, là où les autres pêcheurs ne vont jamais. Un gros poisson s'accroche à son hameçon: c'est le début d'un combat de 3 jours, durant lequel le vieil homme et son petit bateau se font tirer par l'énorme poisson, un espadon de 6 mètres. Ce duel se joue sur l'endurance, la ténacité, la force spirituelle aussi. <spoiler à partir de maintenant> Le vieillard arrive à en finir avec ce poisson, exceptionnel par sa force, sa grandeur, sa détermination. Le vieux attache sa prise sur un flanc de son petit bateau. Mais sur la chemin du retour, il est attaqué par des dizaines de requins, attirés par le sang de l'espadon. Malgré son courage, le vieil homme ne peut lutter, et les requins emportent une grande partie de son gros poisson, n'en laissant que le squelette. Le vieux est abattu, le sort s'est encore acharné sur lui. Sa vie ne changera pas, un ordre naturel semble conservé, malgré tous ses efforts et son courage.

L'incroyable de ce roman, c'est sa grande simplicité. Hemingway se concentre sur ce vieillard et son interminable lutte contre le poisson. L'auteur porte sur le vieillard un regard simple et sans apparat, vidé de tout préjugé, tout jugement, toute actualité même. Hemingway va ainsi à l'essentiel de cet homme, son coeur et son courage.

Ce qui est frappant dans ce personnage, c'est qu'il n'en est pas un: c'est seulement un homme qui vit sa vie, dans toute sa simplicité, qui ne joue pas un personnage. Cet homme est désuni du monde, il est seul et ne cherche pas à s'intégrer au monde pour en tirer du positif. En ce sens, il est spectateur du monde, comme le serait un paysan du Moyen-Age, qui sent qu'il n'a aucun moyen de changer le cours des choses, et accepte donc son sort de simple paysan aliéné, soumis aux ordres d'un seigneur, et sans avenir. Désuni du monde, mais très uni lui-même: cet homme ne fait qu'un. Il est au plus proche de sa personne, de ses sentiments. Il vit en harmonie avec lui-même. Son unique but semble être de continuer à vivre comme il le fait depuis toujours, vivre dans l'indifférence, à la marge de la société, en spectateur plutôt qu'en acteur. Se dégage ce ce portrait la sensation que cet homme ne connaît pas grand-chose du monde, mais qu'il connaît tout de lui-même.

Ce livre explore donc la vie humaine, les sentiments, les déceptions, les souffrances, le courage, le coeur et l'espérance. Il nous interroge aussi sur le poids, l'influence que peut avoir une vie sur le monde et notre capacité à changer, même faiblement, l'ordre des choses.

dimanche, 28 octobre 2007

Nouvelles sous Ecstasy

Hier soir, lecture assez dérangeante des plus toutes jeunes Nouvelles sous Ecstasy (écriture entre 1990 et 1999), de Frédéric Beigbeder. Dérangeantes car beigbederiennes, donc acides, crades, cruelles... bref, terriblement actuelles.

Frédéric nous parle de sexe sans retenue dans tout Paris, d'expériences masochistes à Phuket, de jeux amoureux sadiques et d'échangisme avec Delphine sa copine, d'envie de tuer (sous le pont de l'Alma, au volant d'une voiture, avec à l'arrière un couple symbole de la perversion et de l'opulence de notre époque) pour rentrer dans l'Histoire, du vide psychique et de l'alcoolisme du Plus Grand Ecrivain Francais Vivant, de révolution sanguinaire des pauvres contre les nantis, etc...

Ces nouvelles mettent mal à l'aise car elles montrent avec sauvagerie, et exagération?, les excès de notre société occidentale. C'est un crachat sur un monde de corruption, de l'âme et des esprits. Un monde sans foi ni loi, un monde de dérives hypocrites et arrogantes sur fond d'hédonisme. 

Au-delà de dresser un portrait crû des nantis, des opulents, des arrogants, sans le moindre intérêt pour le reste du monde, j'ai bien peur que Beigbeder, à l'instar de Dantec ou Houellebecq,  ne mette là en lumière (fluorescente!) un penchant de notre société, penchant vers le vide sidéral.

Ces nouvelles s'inscrivent donc clairement dans la littérature beigbederienne, et ont le même goût que son fameux 99 Francs, que je vous encourage à aller voir en salle en ce moment, pour bien moins cher. 

PS: ce livre, je l'ai lu en e-book, format PDF. Cela n'est pas si désagréable. Pour le lire, c'est ici!

PS2: Pour lire Le portrait de Dorian Gray, d'Oscar Wilde, cliquez

PS3: Et puis, je vous propose un livre gratuit qui n'a été diffusé qu'en format e-book. C'est un roman récent, puisqu'il date de la présidentielle: ca s'appelle 2 ans après, et c'est une fiction sur l'après éléction de Sarkozy.