jeudi, 16 juillet 2009
Brooklyn Follies, de Paul Auster

Paul Auster a tout pour plaire, surtout ici, en France : il est écrivain, il aime la poésie, il s'intéresse beaucoup au cinéma (au point de faire des films), il aime la France et parle même notre langue, il vit à Brooklyn et aime Paris, il déteste Bush et l'Amérique qu'il incarne, il vote démocrate. Côté philosophie, Auster est mi-optimiste mi-mélancolique. Ses histoires sont souvent noires, mais pas cyniques : il préfère l'aube au crépuscule. "Le petit déjeuner, c’est la meilleure chose qui puisse arriver à l’humanité: un jour nouveau, on est encore en vie, et il y a les tartines beurrées…", disait-il dans une interview dans Le Nouvel Obs. Difficile de ne pas être d'accord avec lui.Et puis, Auster défend ses idées. Il est romancier, engagé, et ses personnages sont des citoyens. En 2000, lorsque Bush est annoncé vainqueur de l'élection présidentielle américaine, il n'y croit pas : "Gore avait gagné. Mais les Républicains, au moyen de malversations diverses, ont détourné la victoire à leur profit. Je pensais que l’Amérique allait prendre les armes, qu’il y aurait des manifestations dans les rues, pendant des mois. Rien de tout cela n’est arrivé, bien sûr." C'est peut-être aussi pour ça qu'il aime la France : nos manifestations sont massives, parfois violentes. Et si on joue parfois à se faire peur, l'Histoire fait du peuple français un coupeur de tête, donc un peuple souverain faisant parfois trembler le pouvoir.
Après le citoyen Paul Auster, l'auteur : il écrit bien, a un vrai ton, une voix, un regard. Et on sent, à la lecture de certains passages de Brooklyn Follies, qu'il a quelque chose de plus que beaucoup d'autres. Ce livre (376 pages, paru en 2005) raconte l'histoire de Nathan Glass, un père de famille divorcé de 60 ans qui revient s'installer à Brooklyn pour finir sa vie de cancéreux sans attentes. Sa femme ne l'aime plus, sa fille ne lui montre guère d'intérêt, sa sœur est morte, il ne revoit plus personne de sa famille, il a un peu d'argent mais n'est pas riche, et n'a qu'une seule occupation à son retour à New-York : écrire Le livre de la folie humaine, un livre qui raconterait toutes les histoires sottes qu'il a vécues ou entendues tout au long de sa vie. Mais la vie de Nathan prend un nouveau souffle quand il rencontre par hasard, dans une librairie de Brooklyn, son jeune et talentueux neveu Tom qu'il imaginait professeur de littérature dans une grande université mais qui travaille en fait à la caisse de cette librairie après avoir enchaîné les petits boulots, comme taxi de nuit. C'est à ce moment que l'histoire prend son envol : elle va nous faire voyager dans la famille de Nathan, du côté de sa fille Rachel (qui a des problèmes de couple et se rapproche de son père) et de son instable nièce Aurora (qui aura quelques ennuis avec la drogue, puis avec une Église qui a tout d'une secte). L'histoire de Tom et Nathan à Brooklyn sera aussi étroitement liée au destin d'un homme au passé douteux, Harry Brightman, le propriétaire de la librairie où travaille Tom. Ces histoires se mêlent à des rencontres qui s'avéreront déterminantes pour la suite, comme celle d'une jeune mère de famille très belle habitant Brooklyn, Nancy Mazzucchielli, dont Tom tombe amoureux alors qu'il la croise dans la rue.Toutes ces histoires s'entrecroisent, avec pour point commun de paraître tombées du ciel, par hasard. Ces parcours qui se rejoignent se dévient mutuellement, et chaque personnage voit sa vie changer sous l'effet d'évènements imprévisibles qui paraissent sans importance. Un bruit à la porte, une panne de voiture, une rencontre, un mot mal compris : tant de micro-évènements qui amènent de grands chamboulements... c'est l'effet papillon appliqué à la vie en société. Pour dire une dernière fois que nos vies ne tiennent qu'à un fil, que le destin s'écrit à chaque seconde, le livre se finit le 11 septembre 2001, à 8 heures du matin, alors que tout est encore calme à Manhattan : "il était encore huit heures et je marchais dans l'avenue sous ce ciel d'un bleu éclatant, heureux, mes amis, aussi heureux qu'homme le fut jamais en ce monde". Le livre se termine mais tout commence.
Lecture très conseillée.
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mardi, 21 avril 2009
Les liens du soir (7)
» Freaky Sarkonomics : Thomas Melonio signe un long et intéressant papier à propos du livre d'économie politique "Les réformes ratées du président Sarkozy" de Cahuc & Zylberberg. Ces deux économistes (pas particulièrement à gauche) expliquent que le gouvernement s'est trompé sur de nombreuses réformes (grande distribution, professions réglementées, heures supplémentaires, bouclier fiscal...) et n'a rien mis en place d'efficace pour lutter contre le chômage et favoriser la croissance et le pouvoir d'achat. Ce premier bilan de la politique économique gouvernementale paraît bien documenté et honnête.
» Hanging tough (eng) : Intéressant papier de James Surowiecki dans le New Yorker à propos des opportunités qu'offre la récession actuelle : l'auteur explique que dans toutes les récessions, les entreprises malines peuvent sortir gagnantes en profitant de la frilosité de leurs concurrents qui investissent moins dans la pub, la recherche, les acquisitions, etc. Le tout est de savoir prendre des risques quand les autres n'en prennent pas.
» Que dire de Maurice Druon ? Billets assez violents des critiques Pierre Assouline et Frédéric Ferney après la mort de Maurice Druon qui, selon eux, ne mérite pas tous ces hommages publiques, que ce soit sur le plan personnel, politique ou littéraire. En effet, Druon a peut-être fait de belles choses dans sa jeunesse, mais il a mal vieilli : c'est ce que disait Laurent Joffrin dans un édito de Libé.
15:29 Publié dans Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : économie, politique, littérature, web
lundi, 13 avril 2009
L'adolescence, la littérature, Salinger et tout
Agé de 90 ans aujourd'hui, l'américain J.D. Salinger est l'auteur de nombreuses nouvelles (souvent parues dans le New-Yorker) et d'un merveilleux livre sur l'adolescence, ayant marqué de nombreuses générations : The Catcher in The Rye (L'attrape-coeurs dans sa traduction française). Après le succès mondial de son roman dès les années 1950 (60 millions d'exemplaires vendus dans le monde jusqu'à aujourd'hui), Salinger quitta le monde de la foule, de la gloire et des médias, et vit aujourd'hui caché dans les bois du New Hampshire, entretenant ainsi le mystère.
Le roman de l'adolescence
"Si vous avez réellement envie d'entendre cette histoire, la première chose que vous voudrez sans doute savoir c'est où je suis né, ce que fut mon enfance pourrie et ce que faisaient mes parents et tout avant de m'avoir, enfin toute cette salade à la David Copperfield, mais à vous parler franchement je ne me sens guère disposé à entrer dans tout ça."
Comme il l'explique dès la première page, J.D. Salinger ne donnera pas à son lecteur ce qu'il attend. Il écrit ce qu'il veut, quand il veut, comme il veut. C'est-à-dire qu'il raconte, à la première personne et dans un style oral et familier, trois jours de la vie de Holden Caulfield, un adolescent américain de 16 ans qui se fait virer de son école (Pencey, en Pennsylvanie) et part pour New-York où il doit retrouver ses parents quelques jours plus tard pour les vacances de Noël.
Durant ces deux ou trois jours d'errance, Holden fait la pleine expérience de ce que sont l'adolescence, la liberté, la solitude, le bonheur. Holden coupe les ponts avec son école (qu'il n'aime pas comme toutes les autres écoles qu'il a pu faire, viré à chaque fois) et quitte sa chambre sans prévenir quiconque (ni ses profs, ni son colocataire Stradlater, ni son con de voisin de couloir, Akley, que personne n'aime et qui n'aime personne). Il prend le train pour New-York, où vivent ses parents et sa petite soeur Phoebe, mais ne veut pas aller directement à leur appartement pour éviter qu'ils ne comprennent tout de suite qu'il s'est encore fait virer de l'école. Holden décide donc d'errer seul dans New-York, aux quatres coins de Manhattan, et de dormir les soirs dans un hôtel minable (le Edmont Hotel).
Jours et nuits, Holden fait un peu ce qui lui plaît : il va dans des bars pour boire un coup, il rencontre des filles, en appelle d'autres ; il pense à son amie d'enfance Jane Gallagher et veut lui téléphoner ; il va à la patinoire de Central Park avec sa copine Sally Hayes et lui propose de partir très loin, pour toujours, après quoi il l'insulte et la jette ; il se fait tabasser par Maurice, un proxénète amateur, pour ne pas avoir payer une passe ; il pense à sa soeur Phoebé qu'il aime tant et à ses deux frères, D.B. scénariste à Hollywood et Allie qui lui manque depuis sa mort à cause d'une leucémie ; il rend visite à un prof qu'il aime beaucoup, Mr Antolini, et se barre de chez lui en courant dans la nuit après une caresse bizarre ; il va à Central Park et se demande où vont les canards quand le lac gèle l'hiver ; il se faufile dans l'appartement de ses parents un soir et va voir Phoebé sans se faire remarquer, parce qu'il a envie de la voir ; il rêve d'une vie solitaire dans une cabane dans la forêt, loin de tout, et se décide à partir après avoir dit adieu et rendu son argent à Phoebé...
L'attrape-coeurs raconte tous ces moments, ces évènements, ces expériences, dans un langage très familier, presque injurieux. A chaque page, on peut lire des "ça me tue", des "et tout" qui donnent une vraie crédibilité au discours. En racontant son histoire, Holden s'adresse souvent à quelqu'un, lui disant "vous". Ce quelqu'un peut être compris comme le lecteur, mais les dernières pages nous révèlent que c'est aussi quelqu'un d'autre, ce qui donne une portée nouvelle au texte.
Au-delà du parcours de ce jeune Holden, L'attrape-coeurs raconte la vie complexe des adolescents, leurs problèmes, leurs envies, leurs sentiments. L'incroyable, c'est que ce roman date de 1951 et qu'il est toujours aussi actuel, aussi moderne, aussi juste ce qui donne une sacrée leçon aussi bien aux nostalgiques qu'aux adeptes du jeunisme.
La légende Salinger
Par ce roman monumental écrit quand il avait 30 ans, J.D. Salinger a touché des générations entières de jeunes mal compris par les adultes, ce qui a suscité une incroyable passion autour de sa personne. A cette attente, à la célébrité, Salinger a préféré l'exil et le silence, dans sa cabane de bois du New Hampshire. Il n'a plus donné d'interview ou publié de texte depuis environ 40 ans. Il semblerait qu'il écrive encore et qu'il ait même écrit des livres complets sans vouloir les publier malgré l'incroyable attente de lecteurs amoureux.
Sa fille Margaret Ann a écrit un livre à son sujet L'attrape-Rêves mais son témoignage paraît plus cruel qu'intéressant. Par passion plus que par voyeurisme, de nombreux fans ont tenté d'aller le rencontrer à Cornish, New Hampshire, où il vit. Récemment, c'est Frédéric Beigbeder qui a voulu aller voir son auteur favori. Cette aventure a donné un documentaire intéressant intitulé L'attrape-Salinger (bande-annonce), qui se finit sur des images de Beigbeder dans les bois de Cornish, sur un chemin qui doit mener à la maison de Monsieur Salinger. Le film ne dit pas s'il a pu le rencontrer ne serait-ce qu'un instant ; après tout, c'est probablement pour le mieux tant Salinger mérite d'être respecté dans son intimité.
C'est d'ailleurs ce respect qui faisait dire à Nicolas Sirkis d'Indochine, dans la chanson "Des fleurs pour Salinger" qu'il consacre à l'écrivain américain :
Me serait-il possible de pouvoir lui parler / Le rencontrer / Me serait-il possible de pouvoir lui parler / Sans le contrarier
Mais laissez-lui un peu ses secrets à garder / Son intimité / C’est pour se protéger, il est fatigué / De toutes vos stupidités.
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dimanche, 15 mars 2009
William Faulkner raconte la vie
Après Truman Capote, John Steinbeck, Ernest Hemingway et d'autres, nouvelle traversée de l'Atlantique pour découvrir un autre géant de la littérature américaine, William Faulkner, prix Nobel de littérature en 1949.
Le bruit et la fureur (The Sound and the Fury, 1929, publié en France en 1938 après la traduction de Maurice-Edgar Coindreau) fait partie des grands romans de Faulkner avec Tandis que j'agonise (1930), Absalon, Absalon! (1936) ou Lumière d'août (1938).
Le roman raconte, en 370 pages divisées en 4 parties, l'histoire assez tragique d'une famille blanche américaine du Sud (les Compson), aux côtés de laquelle vit une famille noire dont la mère (Disley) est la domestique. Les faits marquants de cette histoire familiale sont la maladie psychiatrique d'un des fils (Benjy, attardé mental qui a sans cesse besoin de la présence de sa soeur Caddy), l'amour incestueux d'un autre fils (Quentin, étudiant de Harvard) pour Caddy puis son suicide, et la haine et le cynisme qui animent le dernier fils (Jason) contre sa soeur Caddy et sa fille Quentin.
La compréhension de ce roman est difficile, pour plusieurs raisons :
-les répétitions dans les prénoms des personnages : dans la même famille, on compte deux Maury (l'oncle et le fils, surnommé Benjy pour simplifier), deux Quentin (le fils et sa nièce, la fille de Caddy) et deux Jason (le père et le fils).
-la structure du texte : Faulkner utilise la technique du "courant de conscience", c'est-à-dire que chaque partie est racontée subjectivement du point de vue d'un des personnages (1. Benjy, 2. Quention, 3. Jason, 4. narration objective classique). De plus, on lit parfois les pensées, déstructurées, sans ponctuation ou carrément inintelligibles, des narrateurs.
-la déformation du temps : les 4 parties du livre ne sont pas organisées dans un ordre chronologique (on navigue notamment entre 1928 et 1910), ce qui peut embrouiller le lecteur. Et même à l'intérieur des parties, les voyages dans le temps, dans le contexte, sont nombreux et pas toujours évidents à comprendre.
Vu toutes ces difficultés, l'auteur n'a visiblement pas eu peur de perdre son lecteur et de lui imposer une vraie gymnastique de l'esprit. Ce choix courageux est un véritable succès : ce roman est exceptionnel. William Faulkner a un véritable talent, une intelligence, un regard dur et lucide, pour raconter les choses, aussi bien les pensées que les actions. Ainsi, si on devait placer Faulkner dans le portrait de la grande famille de la littérature, peut-être le placerions-nous entre Marcel Proust et Truman Capote (et pas loin de James Joyce?).
Faulkner met en scène des personnages profonds et complexes. Ici, pas de héros ni de gens heureux, seulement des individualités qui s'attirent et se repoussent, à l'image de ces deux frères (Quentin et Benjy) qui aiment leur soeur Caddy (incestueusement pour l'un, bêtement pour l'autre) tandis que le troisième frère n'a que de la haine pour elle (une putain dit-il) comme pour sa fille. Attraction et répulsion aussi dans les relations assez ambivalentes entre cette famille de blancs sudistes et leurs domestiques noirs, dans laquelle on ne sait trop lequel a le plus besoin de l'autre. En ce sens, ce roman est certainement aussi un témoignage de la vie des sudistes avant la guerre de Sécession et de la condition des domestiques dans les familles blanches américaines.
Le bruit et la fureur est un grand et un beau roman (dire que c'est un classique n'est pas suffisant). Faulkner y raconte le flux des pensées et des sentiments comme personne. Il couche sur papier la vérité de la vie. Mais pour voir ce côté formidable de l'oeuvre, le lecteur devra franchir quelques obstacles que l'écrivain nous impose.
21:52 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : faulkner, littérature
mercredi, 25 février 2009
Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez
Difficile, pour celui que la littérature intéresse, de passer outre l'œuvre de Gabriel Garcia Marquez, tant l'auteur colombien a apporté à cet art en mêlant le fantastique, le magique, à la réalité. Si, en plus de cela, on s'intéresse à l'Amérique du Sud, Gabriel Garcia Marquez devient alors incontournable puisqu'il est l'un des meilleurs chroniqueurs de ce continent, de ses peuples et ses cultures.

Gabriel Garcia Marquez (né en Colombie en 1927) poursuit tout d'abord des études de droit et de journalisme, puis devient correspondant en Europe du journal El Espectador. Il découvrira à cette époque de nombreuses villes d'Europe parmi lesquelles Paris, Rome, Londres ou Barcelone. Puis il revient en Colombie et, quelques années après ce retour (1964-1965), entame de nombreux voyages dans la région qui l'a vu naître, autour de Aracataca en Colombie, afin de comprendre l'histoire de ses aïeux. Cette histoire familiale, qu'il découvre riche et mouvementée, est une forte source d'inspiration pour son grand roman, Cent ans de solitude, qu'il débute en 1965 (publié en 1967). Ce livre rencontre alors un immense succès, puisqu'il se vend à 36 millions d'exemplaires dans le monde, et qu'il lui vaut (au moins en partie) le prix Nobel de littérature en 1982.
Cent ans de solitude, une oeuvre mythique
Ce roman de 460 pages raconte l'histoire longue et complexe d'une famille, les Buendia, et du village qu'elle a fondé, Macondo. Cette histoire s'étale sur une longue période de six générations, allant de la fondation à la disparition de Macondo et du dernier représentant des Buendia. Elle mêle de nombreux évènements réels et mystiques tels que des guerres, des révolutions, des révoltes d'ouvriers, des épidémies, des catastrophes naturelles, auxquels sont confrontés les personnages.
Cette famille Buendia se compose d'individualités exceptionnelles parmi lesquelles José Arcadio Buendia (le fondateur de Macondo, le personnage central, tout en haut de la généalogie), sa femme Ursula (mère de famille très présente, qui vivra près de 120 ans), le colonel Aureliano Buendia (l'un de leurs fils, qui mènera de nombreuses révolutions dans tout le continent), et de nombreux autres personnages puisque le roman suit en détail la vie d'environ vingt membres de la famille.
Le livre prend une dimension particulière du fait que ce réel est façonné, voire même gouverné, par une force de l'histoire magique, mystique, vue et écrite des années auparavant par un vieux gitan aux connaissances encyclopédiques nommé Melquiades, ami de José Arcadio Buendia.
Le roman tire une puissance et une profondeur exceptionnelles de ce mélange d'élements réels à un paradigme fantastique. Au final, cette oeuvre passe du statut de roman à quelque chose de plus fort et ésotérique, un mythe. Celui-ci ne raconte plus seulement l'histoire d'une famille et d'un village, mais plus globalement celle d'un peuple et de son continent. Ainsi, outre la proximité philosophique entre Marquez et l'extrême-gauche sud-américaine (et notamment Castro), on peut sûrement rapproché Cent ans de solitude de l'aventure révolutionnaire de Che Guevara, elle aussi passée du réel, du particulier au mythique.
20:08 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : gabriel garcia marquez, littérature, lectures, amérique du sud, colombie
mercredi, 21 janvier 2009
Promenade avec Virginia Woolf
Parmi les incontournables de la littérature anglaise, et même de la littérature du XXème siècle en général, il y a la britannique Virginia Woolf (1882-1941), auteure féministe issue d'une famille très intégrée au haut milieu littéraire anglais, et dont l'oeuvre fut marquée par des romans connus tels que Mrs. Dalloway (1925, adapté au cinéma par deux fois), Les Vagues (1931, traduit en français par Marguerite Yourcenar), et La Promenade au Phare (1927, publié par la maison d'édition londonienne de l'auteure et de son mari), son meilleur livre selon elle, le plus autobiographique aussi.En effet, Virginia Woolf s'inspire dans ce roman (280 pages divisées en 3 parties inégales) de ses souvenirs d'enfance lorsqu'ils partaient en vacances en famille dans leur maison d'été de St-Ives, en bord de mer, à la pointe sud-ouest de l'Angleterre. L'auteure mêle sa propre histoire au roman, manière de parler librement de ses parents incarnés par Mr. et Mrs. Ramsay dans le roman.
L'écriture de Virginia Woolf délaisse l'action et le dialogue (il se passe très peu de choses concrètes) pour se concentrer sur les sentiments, les réflexions, les non-dits. On navigue dans les pensées de chaque personnage, dans ce qu'ils ne disent pas, dans ce qu'ils n'osent exprimer à voix haute de peur de blesser, de déplaire, d'avouer l'inavouable (comme ce fils qui, se sentant négligé par son père autoritaire Mr. Ramsay, veut parfois lui planter un couteau dans le coeur)... Parcourir ainsi les pensées des personnages se révèle violent puisqu'on découvre que la stabilité et le bonheur de ce cercle d'amis, de cette grande famille et de son couple central si fort et si beau (les Ramsay), reposent sur des choses cachées, des émotions non partagées, des critiques intériorisées, qui s'apparentent parfois à de l'immoralité et à de l'hypocrisie de la part des personnages, au premier rang desquelles la si respectée Mrs. Ramsay. Les relations sociales, même entre proches qui s'aiment, semblent ainsi pleines de secrets et de mensonges comme si l'on était finalement toujours seul et incompris.
Dans la dernière partie du roman qui se situe plusieurs années plus tard, le contexte a brutalement changé (la guerre de 1914) et les personnages restants semblent vivre désormais dans le passé, à travers leurs souvenirs de cette époque. Lily Briscoe, une amie artiste des Ramsay, en vient même à avoir des visions et à parler intérieurement avec ceux qui ne sont plus là. Un symptôme que connaissait vraisemblablement la fragile Virginia Woolf puisque, dans une lettre laissée à son mari avant son suicide par noyade en 1941, elle écrivait : « Je commence à entendre des voix et ne peux pas me concentrer. Alors je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire. Tu m'as donné le plus grand bonheur possible... Je ne peux plus lutter, je sais que je gâche ta vie, que sans moi tu pourrais travailler. »Difficile pour finir de ne pas faire un parallèle entre Virginia Woolf et Marcel Proust au niveau du style, du ton, de la voix : les deux auteurs se lisaient, et s'influençaient semble-t-il. Autres éléments qui rassemblent les deux contemporains, leur besoin de faire vivre à nouveau le passé par l'écriture, et leur fragilité -psychologique pour Woolf, plus physique pour Proust.
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dimanche, 14 décembre 2008
Littérature, génuflexion et critique
Le petit milieu parisien de la littérature contemporaine française -auteurs, éditeurs, journalistes- ne brille pas toujours par sa noblesse, son éthique et son amour pour les beaux livres. Arrangements entre amis, renvois d'ascenseurs, éloges réciproques, corporatisme, insultes, menaces envers les critiques de ce système, font malheureusement parti du paysage littéraire français, un milieu qui semble parfois plus intéressé par la courtisanerie et la génuflexion que par la critique objective des textes et le triomphe de la qualité sur le marketing.
L'origine de la tempête
C'est ce système, et ces pratiques, que dénoncât le critique littéraire Pierre Jourde (à l'instar de Jean-Philippe Domecq en 2002 avec Qui a peur de la littérature ?, ou plus largement Régis Debray en 1986 avec Le pouvoir intellectuel en France), en 2002, dans La littérature sans estomac (titre en hommage au texte de 1950 de Julien Gracq), essai publié par l'éditeur et critique Eric Naulleau chez "L'esprit des péninsules". Dans ce livre de 300 pages, Pierre Jourde s'attaquait à de nombreux auteurs (à succès pour certains tels Christine Angot, Marie Darrieussecq et Philippe Sollers) qui ne brillent guère, selon lui au moins, par leur style et la profondeur de leurs textes. Jourde dénonçait également les amitiés, les éloges répétés et les renvois d'ascenseurs entre le supplément littéraire Le Monde des Livres (véritable bible littéraire à l'époque, dirigé par Josyane Savigneau) et de nombreux auteurs toujours très bien traités par le journal (Philippe Sollers au premier chef).
Dénonçant un vaste système dans lequel de nombreux médias, journalistes et critiques littéraires baignaient, la parution de La littérature sans estomac déclencha une véritable tempête dans le milieu littéraire français, et Pierre Jourde reçut des réponses imagées ("crétin des alpes" car prof à Besançon, "mysogyne" car attaquant notamment Josyane Savigneau, participant à la "lepénisation des esprits"), voire parfois clairement insultantes et menaçantes (pas la peine de citer de telles remarques haineuses), de la part des nombreuses personnes visées, au premier rang desquelles la directrice du Monde des Livres, Josyane Savigneau.
Deuxième salve
En guise de réponse à cette volée de bois vert, les critiques et amis Pierre Jourde et Eric Naulleau publièrent en décembre 2003 leurs deux réponses dans un même livre de 190 pages : Petit déjeuner chez Tyrannie pour Naulleau (en référence à la célèbre nouvelle de Truman Capote, présentée sur ce blog) et Le crétinisme alpin pour Jourde (en référence aux insultes qu'il reçut).
Ces deux textes courts (110 pages pour le premier, 50 pour le second) répondent à leur manière, mais avec un style proche (maniant avec aisance humour et ironie sans altérer le sens derrière les bons mots), à tous ceux -journalistes et auteurs, en très grand nombre- qui ont brillé par leur bêtise et parfois leur haine en réaction au premier brulôt de Jourde. Derrière le texte d'apparence très respectueuse et même niaise, les deux compères ne sont pas tendres avec tout ce petit monde de la littérature française qui n'aime pas qu'on le critique et qui, au lieu de répondre démocratiquement avec des arguments préfère insulter bassement le coupable : Jourde serait un écrivain raté revanchard et envieux, Jourde serait mysogyne et homosexuel, Jourde serait un pauvre universitaire provincial envieux à l'égard de Paris-capitale, Jourde serait lepéniste et fasciste... Tout est bon pour discréditer celui qui dénonce un système bien en place où tout est fait pour conserver un ordre naturel où quelques auteurs, quelques éditeurs et quelques journalistes décident de la pluie et du beau temps en matière de littérature en France.
Les livres successifs de Pierre Jourde et Eric Naulleau sur ce sujet (dernier en date, Le Jourde & Naulleau : précis de littérature du XXIème siècle) sont donc intéressants car ils nous donnent un aperçu du milieu littéraire français et de la façon dont certains auteurs sont encensés quand d'autres sont ignorés, l'affichage médiatique n'étant que rarement proportionnel au talent littéraire. Les deux critiques tentent, honnêtement, guidés par un idéal littéraire à mon avis, de démonter un système d'amitiés et de courtisaneries, afin que la qualité des livres édités et vendus redeveniennent le premier enjeu du secteur de l'édition en France. Et on leur souhaite de réussir.
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jeudi, 11 décembre 2008
Si c'est un homme, de Primo Levi
Parmi les lectures incontournables, il y a Si c'est un homme,de Primo Levi.
Primo Levi (1919-1987) était un jeune chimiste juif italien. Déporté en janvier 1944 et emprisonné à la Buna, le camp de travail d'Auschwitz, il fut liberé par l'Armée rouge quelques mois plus tard, le 27 janvier 1945, alors que les nazis avaient abandonné le camp sous la pression soviétique, forçant de nombreux prisonniers à les suivre à pied ("les marches de la mort").
Durant les deux années qui suivirent sa libération, Primo Levi écrivit son expérience des camps, témoignage qui fut publié en Italie en 1947 mais qui tarda à se faire remarquer (le livre ne sera traduit en français qu'en 1987).
En 180 pages, Levi raconte l'horreur des camps depuis son arrivée en train (et les premières séléction entre hommes, femmes et enfants) jusqu'à sa libération un an plus tard. Son écriture correspond plus à une description sociologique, neutre et dépassionnée des camps qu'au témoignage-type de survivant, narration subjective laissant libre cours aux émotions. Il raconte le fonctionnement et l'organisation du camp, sa rationalité déshumanisante, son modèle hiérarchique très abouti, l'extrême dureté du travail, le froid terrible en hiver, le manque permanent de nourriture et la nécessité pour les prisonniers de commercer entre eux ou avec les travailleurs civils libres pour obtenir de meilleures conditions d'existence. Levi explique que le camp supprime une grand part de l'humanité et de la dignité des prisonniers, soumis à d'insoutenables scènes de violence, d'asservissement et de honte (pour le régime nazi, les prisonniers ne sont qu'un facteur de production, identifiés par un simple numéro : 174517 pour Primo Levi) et n'ayant que peu d'occasions de tisser des liens entre eux, notamment à cause de la barrière des langues.
Alors qu'en seulement quelques mois 70 des 96 compagnons juifs italiens de son convoi sont déjà morts (du froid, de la maladie, des exécutions, des chambres à gaz), Levi a la chance d'être retenu pour travailler dans un laboratoire de chimie, un travail moins rude qu'à l'extérieur qui l'épargnera notamment des séléctions au cours desquelles les prisonniers les plus faibles, et donc les moins utiles économiquement, étaient identifiés et envoyés aux chambres à gaz. Son autre chance au camp fut de tomber malade et d'aller à l'infirmerie au moment où la situation empirait pour les nazis. Quand le camp fut vidé, les malades qui ne pouvaient pas marcher restèrent au camp, abandonnés à eux-mêmes. Pendant quelques jours, en attendant le secours des soviétiques, Levi et quelques autres vécurent en totale autarcie dans le camp, devant par exemple trouver de quoi se nourrir et se chauffer.
Si c'est un homme doit être lu car il témoigne, dans un style neutre, de l'horreur des camps, de la violence et de l'ordre inébranlable qui y régnaient. Levi conclut que ces camps n'étaient pas inhumains mais plutôt anti-humains car tout y était organisé pour nier l'humanité de chacun des prisonniers, des hommes n'ayant plus d'espoir et dont le seul horizon était la mort assurée : cette caractéristique très particulière au fascisme nazi le différencie, selon Levi, du totalitarisme soviétique incarné par les goulags et raconté, de l'intérieur aussi, par Alexandre Soljenitsyne.
12:25 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : lectures, primo levi, si c'est un homme, littérature, nazisme, auschwitz
mardi, 04 novembre 2008
American Psycho, de Bret Easton Ellis
Le monde entier est aujourd'hui tourné vers l'Amérique, moment idéal pour découvrir un peu plus la société américaine. C'est ce que propose l'auteur américain Bret Easton Ellis, 44 ans, dans toute son oeuvre, et notamment dans ce roman à succès et à scandale, écrit en 1991 : American Psycho, une chronique de la haute société new-yorkaise des années 1980.
American Psycho (wiki) raconte l'histoire de Patrick Bateman, un golden boy new-yorkais de 26 ans à qui tout sourit : il est beau, jeune, intelligent ; il a de l'argent, du succès et du goût ; il fréquente les milieux les plus sélects, a ses entrées dans les meilleurs restaurants et profite pleinement de sa vie.
Mais Patrick Bateman a un problème : la nuit, il devient un psychopathe qui tue selon ses envies, ses pulsions, ses humeurs. Des hommes, des femmes (souvent des conquêtes féminines, des amies, des prostituées), des animaux, des riches, des pauvres, des sans-abris, des homosexuels : Bateman tue avec froideur, violence, barbarie des victimes qu'il connait, des femmes avec qui il vient de coucher (les scènes de sexe puis de meurtre sont très détaillées par l'auteur, à la limite de la pornographie et du monstrueux, ce qui choqua beaucoup les lecteurs américains et valut à l'auteur des menaces de mort). Cette activité macabre est un défouloir dont il a besoin, et est même sa principale source de plaisir, un plaisir qui monte avec la violence, la barbarie du spectacle qu'il joue et met en scène. Le sens de cette folie meurtrière ? Nul ne le connaît, pas même Bateman: il tue parce qu'il en ressent l'envie et que rien ne l'en empêche. En effet, dans son monde, rien n'a de sens, donc rien n'est insensé. Quand Bateman comprend qu'un personnage a découvert le psychopate qui se cache en lui, sa seule réponse est en fait une déception : "Je veux juste continuer à jouer."
Ce côté nihiliste, en absence de sens, est aussi alimenté par l'absence totale de considérations morales ou de questionnement sur la justice, l'égalité, le droit. Dans l'univers qu'est Manhattan, "cette jungle" disait Tom Wolfe, seul compte ce qui est beau et esthétique, ce qui est cher, ce qui a de la valeur (ou une utilité au sens économique) : Bateman, à l'image de cette haute société new-yorkaise qui dispose de tout et n'a aucune limite, voue un culte au beau, au sens matériel et utilitariste. Dans chacune des scènes, les personnages sont méticuleusement décrits par le narrateur selon la marque et le créateur de leurs vétements, la beauté, la finesse et la musculature de leur physique, l'étendue de leur fortune. Les valeurs traditionnelles (telles que la gentillesse, l'honnêteté, le courage) n'ont ici aucun écho : il faut être et paraître beau, riche et désirable, quite à agir de façon détestable: « Cette époque n’est pas faite pour les innocents » explique Bateman.
Alors que le roman commençait par un avertissement "ABANDONNE TOUT ESPOIR, TOI QUI PENETRES ICI", il se termine à la 527ème page par un constat d'échec "SANS ISSUE", manière de dire qu'il n'y a pas d'espoir, que Bateman est condamné, prisonnier de son être vide et insensé.
A travers ce livre, l'écrivain fait certainement la critique d'une société très violente (celle du Manhattan des années 80, du crime et de la finance florissante) dont la vie est en perte de sens et de repères (société nihiliste plutôt qu'hédoniste) et qui se réfugie dans de sombres travers tels que l'alcool, la drogue et, parfois, le sang. Au-delà, Bret Easton Ellis dénonce, avec courage à mon sens, un modèle de société américain dangereux et nihiliste, une dystopie sans valeurs ni symboles, basé sur l'individualisation et la libéralisation, et donc la déconstruction du social, et qui survit par accoups, notamment par le trio explosif de "sex, drug, and violence".
Bref, c'est un roman au style très particulier (c'est du Ellis, tout simplement) souvent choquant et obscène, dans lequel on peine parfois à trouver du sens, mais qui, lorsque l'on va au-delà de l'apparence des mots, nous dit beaucoup sur les sociétés modernes et leur attirance pour un monde post-moderne bordé de récifs et de falaises.
*Notons que le héros, Patrick Bateman, n'est autre que le frère de Sean Bateman, le héros, tout aussi perdu et nihiliste, d'un autre roman de Bret Easton Ellis, Les Lois de l'attraction (que je vous conseille d'ailleurs, si vous aimez la littérature qui s'assume et qui écrit ce qu'on ose pas dire). Sean fait d'ailleurs une brève apparation dans American Psycho.
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lundi, 22 septembre 2008
"Les choses", chronique d'une société matérialiste
En 1965 paraît chez Julliard Les choses. Une histoire des années soixante, un livre de 130 pages qui recevra le prix Renaudot et obtiendra un large accueil en librairie. L'auteur signe-là son premier roman, il s'appelle Georges Perec, un jeune écrivain de 29 ans né avec la guerre et orphelin depuis l'âge de 7 ans.
L'histoire
Ce livre a pour cadre l'après-guerre et les années 1960. Ces années-là, partie des Trente Glorieuses, sont marquées par le développement économique de la France et l'accès au confort de millions de Français. Les années de privation et les tickets de rationnement ne sont qu'un lointain souvenir. Désormais, les Français sont des consommateurs à la recherche de ce que cette nouvelle époque peut leur offrir de mieux : qualité de vie, confort matériel, réussite sociale.
C'est cette histoire que nous raconte Perec à travers un regard porté sur la vie d'un couple de jeunes Français de vingt ans, Jérôme et Sylvie, psychosociologues faisant des enquêtes d'opinion auprès des consommateurs de divers produits. Ces jeunes actifs appartiennent à la classe moyenne, ils sont parisiens, vivent un train de vie normal, travaillent et vivent sobrement, ont des amis, font des sorties... Une vie banale qui ne leur suffit pas dans cette époque où tous les espoirs semblent permis.
Ils veulent plus : plus de beaux vêtements, plus de beaux meubles, plus d'espace dans leur appartement, plus de fête, plus d'amis, plus de confort. Mais les rêves matérialistes de Jérôme et Sylvie se confrontent jour après jour à la réalité : ils ne sont pas riches et ne peuvent s'en offrir le train de vie. Ce constat, qu'ils prennent comme un échec, leur est difficile à accepter. Et chaque jour leur déception grandit devant l'écart entre leur vie quotidienne et celle dont ils rêvent.
Cette déception de tous les jours, que les quelques achats qu'ils se permettent ne suffisent plus à faire taire, les pousse un jour à partir, à quitter Paris. Ce sera la Tunisie, suite à une annonce de travail (un poste de professeur, Sylvie semble qualifiée) parue dans le journal. Mais la ville chaude et agitée dont ils rêvaient, Tunis, ne sera pas le lieu de leur nouvelle vie d'expatriés. Ils iront à Sfax, une petite ville morne, ennuyeuse et sans éclat pour un jeune couple de Français ne connaissant personne. Le salaire de Sylvie leur permet de vivre comme la plupart des Tunisiens, mais ce style de vie ne leur plaît pas, ne leur suffit pas. Ils ont le sentiment de ne pas vivre leur vie ici, de s'ennuyer, de ne prendre aucun plaisir, et ils veulent plus. « Leur vie était comme une trop longue habitude, comme un ennui presque serein : une vie sans rien. »
Face au constat que leur exil ne leur avait rien apporté de nouveau ou de meilleur, ils décident de rentrer à Paris. Mais leur vie restera la même de retour dans la capitale. Une vie de déceptions, jamais aboutie, sans grands bonheurs, une vie de rêves déçus.
Le portrait d'une génération matérialiste
Ce roman ressemble à une chronique des années 1960, une décennie où tous les rêves étaient permis pour chaque jeune Français volontaire. Ce roman raconte les désillusions de cette génération qui a vu la naissance d'une société de consommation mais en est ressortie déçue : la carrière professionnelle de ces jeunes actifs (et leur salaire) ne pouvaient suivre le rythme du progrès matériel que la télévision leur faisait miroiter. Leurs rêves étaient toujours plus grands, et leur vie, pourtant en constant progrès vers le mieux, n'était qu'un enchaînement de déceptions et de désirs non réalisés.
On peut aussi voir dans ce roman une critique de l'homme matérialiste moderne, vite ennuyé par ce qu'il possède déjà et perpétuellement attiré par ce qu'il n'a pas : dynamique d'asservissement et de déception regretteront certains; dynamique de progrès diront les autres.
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